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Agriculture paysanne et question alimentaire au Venezuela

Pétrole, immigrants et paysans

Ethel DEL POZO

03 / 1996

Depuis 75 ans la société vénézuélienne est irriguée par la rente pétrolière redistribuée par l’Etat. Aux années d’euphorie, 1974-1982, se sont succédés des années de crise et d’ajustement structurel. La consommation alimentaire devienne déficitaire en 1989. En 1990 le groupe considéré comme de "pauvreté critique" (23,5% de la population)consomme moins de 87% de ses besoins énergétiques. Dans les années 80, l’importation représente 40 à 45% de la disponibilité alimentaire énergétique totale. C’est une tendance qui se développe parallèlement aux flux de devises pétrolières et à l’urbanisation qui transforme les habitudes alimentaires; la surévaluation du bolivar fait que le prix du blé importé est inférieur à celui du maïs produit sur place.A partir de 1990, parallèlement à la mise en oeuvre des mesures d’ajustement structurel, des politiques officielles sont appliquées pour mitiger la situation alimentaire critique.

L’on peut penser que le développement de l’exportation du pétrole permettait de ne pas rechercher une évolution rapide de la campagne. La situation se modifiera à partir de 1936 du fait de l’urbanisation croissante qui va exiger une attention plus précise du gouvernement concernant le ravitaillement urbain. Celle année là, voit la fondation du Ministère de l’agriculture et de l’élevage qui institutionnalise le rôle central de l’Etat dans la modernisation. A partir de 1950, d’entreprises commerciales de caractéristiques nouvelles, qui appliquent une technologie mécanique et produisent des cultures agro-industrielles sur des superficies moyennes, va transformer profondément la scène agraire. Dans les années 50 aussi, on observe des changements significatifs du fait de la construction d’infrastructure et de l’élimination du paludisme dans les "llanos" (plaines de l’intérieur), qui allait rendre possible le défrichement de la frontière agricole, essentiellement dans les états du piémont Andin. La Réforme Agraire accélère le processus en organisant la colonisation de la frontière agricole par les exploitations paysannes et impose par ses programmes de crédit une technologie mécanisée forte consommatrice d’intrants. Cette évolution passe par trois phases: après un développement parallèle de petites et moyennes exploitations, ces dernières restent pratiquement les seules, les autres se limitant à fournir de la main d’oeuvre salariée pour les périodes de pointe. Les terres concernées sont en général publiques et parfois occupées par des indigènes qui en sont expulsés par les colons comme à Perija.

Dans la Loi de Réforme Agraire de 1960, la priorité est donnée à la mise en oeuvre des conditions qui permettent le développement des nouvelles formes d’exploitation commerciales moyennes; la réforme agraire restera bien loin de ressembler à une voie paysanne du développement agricole. A partir de 1979, le programme de Régulation de la Tenure s’oriente à valider le contrôle de nouveaux producteurs sur les terres publiques en régularisant des situations de fait produites par l’occupation ou l’achat, illégaux de parcelles de terres de l’institut Agraire. Ce sont les exploitations moyennes (50 à 1.000 ha)qui augmentent substantiellement leur importance relative (de 20,3% à 34,3% de la superficie des exploitations agricoles). L’impact de la Réforme Agraire en matière de production est peu significatif. Les bénéficiares apportent une fraction réduite de la production nationale: 30,31% de la production végétale entre 1968 et 1975 et 2,20% de la production animale entre 1968 et 1973.

Il faut considérer comme petite production au Venezuela une grande variété de formes productives. A côté des restes de l’agriculture paysanne historique (qui ne subsistent que dans les Andes et l’Orient), l’on observe le développement de formes nouvelles, apparues dès les années 50 pour alimenter le marché interne. Le producteur est souvent de domicile urbain, de nationalité étrangère, ce qui confirme que cette production est dans une certaine proportion le fait d’immigrants, qui apportent (particulièrement dans le cas de canariens)une tradition paysanne venue d’ailleurs. Le modèle technologique est essentiellement importé, en ce sens qu’il ne correspond pas à une évolution de la production historique vénézuélienne. La distinction entre une "petite" et une "moyenne" production n’est pas facile, dans la mesure où souvent seule la dimension (et l’importance relative du travail familial)sont différentes. L’apport des exploitations petites et moyennes dans la production végétale nationale est très élevé, elles est estimée à plus de la moitié dès la fin des années 50.

En conclusion, l’auteur souligne les traits particuliers de la petite production au Venezuela. Elle apparaît comme plaquée à côté de la production paysanne historique, ne provient pas d’une évolution de celle-ci, et maintient peu de rapports avec elle si ce n’est qu’elle achète ou occupe des terres de la réforme agraire. Ce dernier aspect, son caractère d’entreprise commerciale, l’ont souvent convertie en la cible des défenseurs des paysans vénézuéliens. Cependant, il s’agit d’une production de petite échelle, de caractère familial, et qui montre une flexibilité remarquable d’adaptation. Son importance dans la production nationale montre qu’il ne sera pas possible de résoudre la crise alimentaire sans son apport. Au lieu de dénoncer au nom d’un paysan mythique (la paysannerie historique a disparu depuis longtemps de la plus grande partie du territoire), ne serait-il pas plus raisonnable de la considérer comme la principale possibilité de production interne d’aliments pour le Venezuela?.

Mots-clés

énergie fossile, réforme agraire, agriculture paysanne, paysan, petit producteur


, Venezuela, Andes, Llanos, Perijá, Türen, Zamora, Aragua

Commentaire

Cette communication soulève le problème des sociétés ayant vécu relativement bien grâce à la rente pétrolière et qui se trouvent actuellement confrontés à la libéralisation et à l’ouverture commerciale imposés par les organismes financiers internationaux pour renflouer une monnaie en perdition. On voit comment la fin de la redistribution de la rente opère la coupure entre l’Etat et la société; la révolte spontanée de février 1989 marque la fin du mythe de l’adhésion populaire au régime démocratique mis en place en 1958. Finalement, cette communication interpelle un certain milieu intellectuel qui voudrait appuyer une "paysannerie idéale" là où il n’existe guère.

Notes

Colloque "Agricultures Paysannes et Question Alimentaire", Chantilly, 20-23 Février 1996.

E.del Pozo est une ethnologue d’origine péruvienne qui a beaucoup travaillé sur les organisations paysannes et indigènes.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

DELAHAYE,Olivier

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