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L’orchestre national de Lille : la création d’un grand orchestre dans une région frappée par la crise

Elisabeth BOURGUINAT

08 / 1998

Après avoir dirigé pendant quelques années divers orchestres parisiens, Jean-Claude Casadessus s’est vu confier la responsabilité de l’orchestre de l’ORTF de Lille, qui connaissait alors de graves difficultés. Dans le contexte de la crise de la sidérurgie, du charbon et du textile qui frappait la région, les musiciens, qui n’étaient plus que 33 sur 57, avaient le sentiment que leur orchestre était condamné et qu’ils allaient perdre leur emploi. L’arrivée du nouveau chef se fit dans des conditions qui évoquaient le film " Prova d’orchestra " de Fellini. J. - C. Casadessus dut parlementer deux mois pour organiser le premier concert, en recrutant pour l’occasion 27 musiciens supplémentaires ; le jour du concert, il y avait plus de monde sur la scène que dans la salle.

Devant cette situation presque désespérée, J. - C. Casadessus s’efforce de convaincre le conseil régional d’élaborer un grand projet culturel fondé sur la musique : la région est celle qui connaît le plus fort taux de chômage, mais c’est aussi celle dont la population est la plus jeune. Ayant le soutien du conseil régional, et notamment de son président, Pierre Mauroy, le jeune chef passe un trimestre à téléphoner aux maires et aux adjoints à la culture pour leur vanter les bienfaits de la musique et les convaincre d’acheter un concert au dixième du prix coûtant, grâce à une subvention régionale. L’orchestre commence ainsi à sillonner la région pour aller jouer dans des salles des fêtes, des palais des sports ou des églises. L’après-midi, des concerts éducatifs sont proposés aux enfants, avec une présentation des instruments et des explications sur les ouvres et les compositeurs.

Les musiciens, d’abord très dubitatifs devant ces nouvelles pratiques et plutôt irrités de passer tant de temps dans des autocars, commencent à comprendre la portée de ces initiatives et reprennent espoir dans l’avenir de leur orchestre. Au bout de quelques années, une augmentation importante de la subvention devenant nécessaire, le président du conseil commence par refuser, arguant que les sommes en question doivent être employées, vu le contexte, à des choses plus " sérieuses ". Mais J. - C. Casadessus se lance alors dans un vibrant plaidoyer : c’est précisément au moment où les gens perdent leurs emplois et connaissent les pires difficultés que la culture peut leur être d’un plus grand secours. La subvention sera finalement supérieure à ce qui avait été demandé.

L’orchestre étend son action et trouve de nouveaux lieux de concert, des hôpitaux, mais aussi des entreprises comme Renault, les Trois Suisses, la Redoute. Il se produira même sous un chapiteau de cirque, les musiciens répétant torse nu par 40° de chaleur, et les pompiers arrosant la toile de tente pour essayer de la rafraîchir.

Au vu de cette intense activité, l’orchestre, qui était devenu, avec la subvention régionale, orchestre philharmonique de Lille, se voit accorder par le président Giscard d’Estaing le label d’Orchestre national de Lille, et commence à être appelé à jouer dans les salles les plus prestigieuses, y compris à l’étranger. Au lieu des 50 auditeurs du premier concert, il compte 800 abonnés dès la deuxième année, 1. 200 la 3ème, et 4. 000 aujourd’hui [en 1994], parmi lesquels 20

ont entre 25 et 30 ans, et sont donc ces enfants devant qui l’orchestre se produisait il y a quelques années. Bien qu’il ait été invité dans 30 pays différents et ait enregistré de nombreux disques, dont beaucoup ont été récompensés, l’orchestre reste fidèle à ses origines et joue encore dans des villages de 500 habitants.

Il compte aujourd’hui 122 personnes, dont 100 musiciens recrutés parmi les jeunes talents (la moyenne d’âge est de 37 ans); la subvention actuelle est de 52 millions de francs par an, pour 10 millions de recettes, ce dernier chiffre étant considérable pour une entreprise culturelle à but non lucratif. J. - C. Casadessus n’est pas inquiet pour l’avenir de son orchestre : si les subventions dont il bénéficie étaient remises en cause, il sait que plusieurs dizaines de milliers de personnes descendraient dans la rue.

Mots-clés

développement culturel, culture et développement, crise économique, développement régional


, France, Lille

Commentaire

" La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié " ; c’est peut-être aussi ce qui reste quand on a tout perdu, et pas seulement comme un aimable divertissement qui fait oublier les difficultés. J. - C. Casadessus, qui a éprouvé une intense émotion lors du premier concert auquel il a assisté, enfant, est convaincu qu’éveiller une passion chez quelqu’un peut transformer son existence, et s’est donc efforcé de faire partager cette émotion. Parmi les enfants qui ont été en contact avec son orchestre, certains se sont inscrits dans les écoles de musique ; mais les effets de cette démarche qui consiste à porter la culture vers les gens, plutôt que d’attendre que les gens - toujours les mêmes - viennent vers elle, sont très variés. J’ai apprécié notamment l’idée qui consistait à faire assister les enfants non seulement à des concerts commentés, mais aussi à des répétitions, celles-ci permettant de développer une " pédagogie de l’erreur " : les adultes aussi peuvent se tromper et avoir à recommencer ; si le chef fait reprendre un passage, ce n’est pas pour son bénéfice personnel mais pour le bien collectif et pour la recherche de la qualité. J. - C. prétend que la délinquance a diminué, voire disparu, dans les établissements où il intervenait ; si la musique adoucit les mours à ce point, créons vite un orchestre national par région - qui soit, comme l’orchestre de Lille, un jour sur trois sur la route !

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

CASADESSUS, Jean Claude, LEFEBVRE, Pascal, Ecole de Paris de Management, La création d'un grand orchestre : la baguette et l'écoute, Association des Amis de l in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1995 (France), I

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