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Des Français de plus en plus pauvres dans une France de plus en plus riche

Elisabeth BOURGUINAT

10 / 1998

Dans le cadre de leurs études à l’Ecole des Mines, Arnaud Grévoz et Martin Vancostenoble ont présenté un rapport qui part d’un constat très simple : les Français semblent de plus en plus pauvres (le taux de chômage est proche de 13%, le nombre d’allocataires du RMI frôle le million et s’accompagne d’une nébuleuse de situations d’extrême précarité et de pauvreté, dont les SDF sont l’aspect le plus visible)alors que, depuis des années, à l’exception de 1993, la croissance a toujours été positive (notre PIB a triplé en 30 ans); faut-il remettre en cause le concept de croissance et l’indicateur qui la mesure, le PIB?

Le calcul du PIB a été instauré après la guerre, à une période où, se demandant ce qui avait permis la victoire allemande, les fondateurs de la comptabilité nationale ont estimé que celle-ci était due au sous-développement industriel de la France. Un Commissariat au Plan devrait désormais contrôler le développement industriel du pays, et la nouvelle comptabilité nationale allait permettre de mesurer les progrès accomplis dans cette voie.

D’où un indicateur, le PIB, qui agrège toutes sortes de variables et prend en compte aussi bien les dépenses liées aux accidents de la route que celles qui sont engagées par l’Education nationale ; en revanche, il n’est pas nécessairement corrélé au " bien-être " de la population.

Des chercheurs américains ont ainsi établi des courbes qui, elles aussi, agrègent toutes sortes de statistiques, et qui à partir des années 1970, " décrochent " par rapport à la courbe ascendante du PIB et entament une descente très rapide ; ces indicateurs concernent des éléments aussi variés que la mortalité infantile, le suicide des adolescents, le salaire moyen, le chômage, le taux d’homicides, l’inégalité entre les riches et les pauvres, etc.

Ces nouvelles courbes semblent battre en brèche des opinions très répandues, comme l’idée que la croissance crée des emplois et qu’elle augmente le niveau de vie de la population.

Certes, le nombre d’emplois augmente avec le PIB, mais toujours avec un décalage, et il arrive même que les deux courbes deviennent divergentes, car la croissance permet aussi des progrès de productivité, qui se traduisent par des suppressions d’emplois.

Par ailleurs, le PIB mesure l’ensemble des revenus qui ont été distribués, mais ne tient pas compte du fait qu’il y a de plus en plus de familles monoparentales et que la taille moyenne des ménages diminue - ce qui conduit à une baisse du niveau de vie par ménage.

Le PIB ne s’intéresse pas non plus à la répartition des richesses au sein de la population ; or les courbes " en toupie " qui mesurent cette répartition montrent que le nombre de pauvres et de riches augmente, et que ce sont les classes moyennes qui disparaissent.

En revanche, la croissance du PIB profite directement à l’Etat, qui perçoit des taxes sur tous les revenus, et les appels à la croissance lancés par les hommes politiques ne sont souvent rien moins que désintéressés : la croissance leur permet de dégager des marges de manouvre sur le plan budgétaire.

Par ailleurs, le PIB a l’avantage d’être relativement simple à calculer, alors qu’il est très difficile de mesurer la pauvreté.

Historiquement, les premières définitions concernaient la " pauvreté absolue ", qui correspond au fait qu’un ménage ne parvient pas à subvenir à ses besoins, notamment alimentaires.

Avec l’amélioration de la situation économique à la fin des années 60, est apparue la notion de " pauvreté relative ", dont le seuil correspondant à la moitié de la médiane des revenus des ménages dans un pays donné (ce seuil serait de 3. 500 F aujourd’hui). Le passage de la notion de pauvreté relative à la pauvreté absolue s’est traduit par la substitution du SMIC, indexé sur les salaires, au SMIG, qui avait été établi en consultant, entre autres, des nutritionnistes.

Aujourd’hui, on parle aussi de " pauvreté en termes de conditions de vie " (nature du logement, présence de chauffage ou non...)et de " pauvreté subjective " : même des gens plutôt favorisés en termes de pauvreté monétaire peuvent se sentir " pauvres ", et des gens vivant dans des conditions très modestes - des personnes âgées, notamment - ne pas se ranger dans la catégorie des pauvres.

Les études portant sur l’un des trois critères (pauvreté monétaire, pauvreté en termes de conditions de vie, pauvreté subjective)donnent toutes des chiffres compris entre 11 et 12% de pauvres en France. Mais il ne s’agit pas des mêmes populations : au total, on obtient 24, 7%, dont seulement 1, 8% appartiennent aux trois catégories à la fois.

Quant à la très grande pauvreté, les enquêtes INSEE prenant pour base le logement, il leur est très difficile de mesurer ne serait-ce que le nombre des SDF : les chiffres avancés vont de 70. 000 à 700. 000. L’instauration du RMI a d’ailleurs donné l’occasion à l’Etat de s’apercevoir qu’il connaissait fort mal ses pauvres, puisque le budget initialement prévu a dû être multiplié par trois.

Une mesure fiable de la pauvreté serait pourtant d’un enjeu politique essentiel : elle pourrait remettre en cause la signification du PIB, et conduire à revoir certains dogmes de la science économique.

Mots-clés

pauvreté, croissance économique, paupérisation


, France

Commentaire

Lors d’un autre débat de l’Ecole de Paris, Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes, avait fait remarquer quel surcroît de qualité de vie il aurait pu apporter à sa commune si l’Etat avait bien voulu mettre à la disposition des associations qui ouvraient dans ses cités la somme faramineuse qu’il avait consacrée à la rénovation d’immeubles qui ont retrouvé le même niveau de dégradation en quelques années. Peut-être que l’idée selon laquelle la richesse de " vie ", liée notamment aux activités associatives, est nulle ou négligeable par rapport à la richesse matérielle qu’apporte, par exemple, la bonne santé du secteur du Bâtiment, n’est fondée en réalité que sur le fait que l’une est mesurable et l’autre, beaucoup moins. On sait compter des logements, on ne sait pas mesurer le bonheur ; la science économique est bien légère pour traiter des sujets si graves.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

GREVOZ, Arnaud, VANCOSTENOBLE, Martin, CHAMPSAUR, Paul, DE GAULLE ANTHONIOZ, Geneviève, BERRY, Michel, BOURGUINAT, Elisabeth, Ecole de Paris de Management, Des Français plus pauvres dans une France plus riche, Association des Amis de l in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1997 (France), IV

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