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Croissance et productivité : des concepts obsolètes ?

Une remise en cause de la notion de productivité telle qu’elle est appliquée aux services, et par suite, utilisée dans la comptabilité nationale : vers la création d’outils d’évaluation multicritères et pondérables

Elisabeth BOURGUINAT

10 / 1998

Selon Jean Gadrey, professeur à l’Université de Lille I, il est peut-être nécessaire de remettre en cause les notions de croissance et de productivité qui jouent un rôle si important dans nos théories économiques, et ce pour une raison avant tout technique : les outils permettant de faire des mesures en ce domaine paraissent de moins en moins fiables.

Depuis quelques années, une polémique fait rage aux Etats-Unis parmi les économistes, les statisticiens, mais aussi les hommes politiques, sur la façon dont sont calculées la croissance et l’inflation. Selon certains, les méthodes actuelles ne permettent pas de mesurer l’évolution des prix, car elles sont incapables de prendre en compte les innovations et les transformations de qualité des produits et des services ; ils affirment que l’inflation a été largement surestimée depuis 20 ans du fait de cette sous-estimation des progrès de la qualité.

Or cette analyse n’a pas que des conséquences théoriques, mais aussi pratiques et politiques, car beaucoup de mesures sont indexées sur la croissance et l’inflation : pensions, retraites, tranches d’imposition, etc. Toute erreur (dans un sens ou un autre)a des répercussions immenses, notamment sur le déficit public.

Des doutes du même genre se sont fait jour sur les indicateurs de performance utilisés par les entreprises.

Selon une opinion très répandue, par exemple, la productivité horaire dans la grande distribution est beaucoup plus forte en France qu’aux Etats-Unis, ce qui se traduit par un nombre d’emplois beaucoup plus important là-bas que chez nous : nous sommes " trop " productifs (la comparaison du volume physique des biens alimentaires vendus par heure de travail nous donne une avance de 35

à 40

), tandis que les Américains créent des emplois parce qu’ils ne font pas assez de gains de productivité.

Pourtant, les analyses montrent que les Américains sont nettement meilleurs dans au moins deux aspects fondamentaux du commerce de détail : la logistique des marchandises et la logistique informationnelle. Mais c’est dans le troisième volet, le service à la clientèle, que se fait la différence, qu’il s’agisse de variété des produits proposés, d’information et de conseil dans les rayons, de fiabilité, de fraîcheur, de crédit, de service après-vente, d’attente aux caisses, d’ensachage, de livraison à domicile, d’heures d’ouverture : un supermarché américain emploie beaucoup plus de monde, mais pour produire un service bien meilleur, pour le même panier de biens. Ceci échappe complètement aux statistiques de productivité disponibles actuellement ; améliorer ses performances peut s’accompagner d’un déclin de la " productivité comptable ", alors même que les marges de la " profitabilité " sont excellentes : les taux de marge de la grande distribution sont bien supérieurs aux Etats-Unis qu’en France.

Le problème se pose évidemment de façon encore plus aiguë dans les entreprises de service (les banques, les assurances, le conseil)et notamment dans les secteurs non marchands (hôpitaux, enseignement).

D’une part, il est difficile de classer les produits selon des gammes de cas standards ; d’autre part, on hésite sur les critères de mesure : dans l’enseignement, doit-on mesurer le nombre d’heures d’enseignement, ou la progression des savoirs, et dans ce cas, doit-on mesurer le taux de succès aux examens ou l’insertion dans le marché du travail ? Récemment, le ministère de l’Education nationale a décidé d’attribuer des crédits aux universités en déterminant le nombre d’heures auquel une université a droit en fonction du nombre de ses étudiants inscrits pour les différents cycles, et compte tenu des normes pédagogiques souhaitables. Avec ce type d’indicateur, les universités ont tout intérêt à accueillir beaucoup d’étudiants, à avoir un taux d’échec considérable et à conserver leurs redoublants.

Un intervenant signale qu’à La Poste, lorsqu’on mesure les performances des guichets, on ne prend pas en compte le temps passé par le personnel à remplir des formulaires à la place de personnes analphabètes ou illettrées, à gérer, à leur niveau, toutes sortes de problèmes sociaux, bref, à faire du bureau de poste un lieu de socialisation extrêmement important.

Pour essayer de répondre à ces insuffisances de la notion de productivité, J. Gadrey a mis au point avec son équipe une grille d’analyse qui permet une évaluation multicritère des performances d’une entreprise ou d’un service en dépassant la seule dimension technique, chacun des critères pouvant donner lieu à une pondération selon les priorités des acteurs impliqués. Ce type de grille ne tend pas à faire disparaître la notion de productivité, qui garde tout son sens dans de nombreuses activités de production de biens et de services relativement standardisés ; en revanche, elle cherche à répondre à la demande de nombreuses organisations qui souhaitent valoriser des performances qui passaient jusqu’alors inaperçues, par exemple en termes de qualité relationnelle ou même de valeurs civiques.

Mots-clés

entreprise, gestion d’entreprise, productivité, croissance économique


, France, Etats-Unis

Commentaire

Cette analyse me paraît extrêmement féconde en ce qu’elle donne corps, au niveau des entreprises, aux critiques qui sont adressées de plus en plus souvent aux outils de la comptabilité nationale et notamment au calcul du PIB (voir la fiche " Des Français de plus en plus pauvres dans une France de plus en plus riche "). Elle montre que quelques évidences de base, par exemple l’idée que les bénéfices augmentent avec les gains de productivité, peuvent être remises en cause, et ce, y compris dans des secteurs aussi " atrocement " marchands que la grande distribution. Pourquoi ce qui vaut pour les hypermarchés ne vaudrait-il pas pour les services publics ? Ne faudrait-il pas revoir la définition des activités dites " non lucratives " - ou de la part non lucrative des activités marchandes - et leur donner une place plus considérable dans nos calculs économiques ?

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

GADREY, Jean, PARIS, Thomas, Ecole de Paris de Management, Croissance et productivité : des concepts obsolètes ? , Association des Amis de l in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1997 (France), IV

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