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Autour du mot ’projet’ : des Maliens s’expriment

Marie Laure de NORAY

01 / 1999

Qu’est-ce que ça évoque pour vous le mot projet ?

Cette question a été posée à 600 Bamakois dans le cadre d’un questionnaire sur l’image de l’aide extérieure au Mali et en particulier de l’aide française. Pourquoi avoir posé une telle question ? Parce qu’il nous a semblé que ce mot, d’usage courant si ce n’est permanent au Mali mais aussi dans bon nombre de pays "touchés" par l’aide au développement ne correspondait pas forcément toujours au sens que nous, développeurs, lui avons donné, en prenant d’ailleurs quelques libertés avec la langue française. Relevons que le mot projet est un des seuls vocables typiques du langage-développement transposés directement dans les langues locales courantes.

Les 600 personnes interrogées en français ou en bambara (langue vernaculaire à Bamako)se répartissent selon les échantillons suivants : 300 personnes représentatives de la population bamakoise de plus de 15 ans (échantillon dit"grand public"), 100 étudiants (échantillon intégrant des lycéens en classe de terminales et des élèves de l’enseignement supérieur), 100 cadres fonctionnaires (échantillon représentant à peu près la répartition réelle des cadres fonctionnaires par ministère de tutelle)et 100 responsables-permanents du milieu associatif qu’il s’agisse d’Ong, de syndicats, d’associations culturelles, de fédérations.

Les réponses sont révélatrices. Sur l’échantillon"grand public", la moitié des personnes interrogées ont répondu par le mot"travail", en précisant presque toutes que ce mot évoque un lieu de travail. En deuxième place, mais loin derrière (21 %)le grand public bamakois évoque le développement et/ou l’aide :"action de développement","permet le développement","aide aux populations". Le sens premier du terme (notion de projection dans l’avenir)n’est cité que par 8 % de l’échantillon. On enregistre 18 % de réponses types"je ne sais pas, et celles-ci sont à 90% féminines. C’est dans la tranche d’âge 15-24 ans que la référence au travail est la plus fréquente avec 55 %. Et c’est parmi les catégories de personnes non-alphabétisées que ce type de réponses est le plus fréquent."Le lieu de travail des blancs", "travail où on gagne bien", sont deux réponses récurrentes.

Parmi les étudiants (d’après un échantillon représentatif de 100 étudiants de Bamako), nous retrouvons la même tendance à évoquer avant tout le travail (49 %)mais plus fréquemment dans le sens de la source d’emploi que dans celui du lieu de travail. Cela tend à montrer que le secteur de l’aide au développement constitue à leurs yeux une potentialité quant à leur futures recherches d’emploi. Plus informés, notamment par le biais de l’accès aux médias, que l’ensemble de la population bamakoise, les deux tiers d’entre eux évoquent le développement ou l’aide. Maîtrisant mieux la langue française, un quart d’entre eux fait référence à l’avenir.

Les cadres fonctionnaires font plus volontiers référence à l’aide au développement (40 %)ainsi qu’à l’avenir (42 %). Ils ne mentionnent l’aspect emploi qu’à hauteur de 11 %. Les responsables associatifs interrogés ne font référence à l’aide ou au développement qu’à hauteur de 27 % taux qu’il faut néanmoins rapprocher des 18 % de réponses du type"action"ou"réalisation". Ils ne sont que 10% à voir dans le mot projet la notion de travail (lieu ou source). Quant au sens premier du terme, il est mentionné par 42% des leaders associatifs.

Si l’on a pu répartir les réponses à cette question largement ouverte dans les catégories évoquées ci-dessus, un certain nombre de réponses restent inclassables. Citons ces quelques phrases qui donnent à réfléchir :

"quelque chose d’éphémère dans l’espace et dans le temps"(responsable associatif)

"Des choses pour tromper, pour bouffer"("bouffer"signifie ici détourner de l’argent)(responsable associatif)

"C’est une manière pour les cadres de caser les amis et de détourner l’argent de l’Etat. Pour nous (un syndicat)le Mali détient le record du monde des projets!" (responsable associatif)

"Un très joli mot qui faisait vivre l’homme mais malheureusement galvaudé par des êtres sans scrupules et par souvent avides et mercantiles aux fins de tromper et manipuler à souhait des honnêtes gens. En la matière, la France est championne du monde. (fonctionnaire)

Voici quelques réponses ayant trait au "développement" :

-"initier une collaboration Nord-Sud pour pouvoir mettre quelque chose de nouveau en place"(fonctionnaire)

-"organisme qui s’occupe d’un secteur de développement. Il faut voir leur gestion, on a l’impression que ça sert plus à ceux qui les gèrent qu’aux bénéficiaires"(fonctionnaire)

-"faire travailler l’argent des blancs au profit des pauvres"(responsable associatif)

-"mettre de l’argent dans les mains des populations pour résoudre leur problème"(responsable associatif).

Si côté donateurs et professionnels occidentaux du développement, le mot projet ne donne pas lieu à polémique et revêt systématiquement un sens altruiste, il n’en est pas forcément de même chez les Bamakois, que l’on peut considérer dans le cadre de cettte enquête comme des bénéficiaires potentiels ou bien des observateurs de l’aide extérieure.

Parallèlement à l’enquête d’opinion, on s’est penché sur l’utilisation du mot "projet" dans le cadre d’une opération de développement. En résumé, on peut avancer les points suivants :

* La notion d’altruisme inhérente à la perception occidentale du terme fait place à la notion d’altérité. En effet, à partir du moment où une initiative locale tendant à apporter un changement positif à une communauté devient projet, l’initiateur perd tout ou partie de l’initiative au profit d’acteurs extérieurs, qu’ils soient bailleurs de fonds, agents nationaux de développement, ou même Ong locales. Le projet est "autre" dans le sens où il véhicule un schéma et des idées autres, où il fait intervenir des étrangers (au sens large)qui en ont sa maîtrise, où il relève d’une dialectique et d’une dynamique qui est étrangère à la communauté.

* On constate que lorsque le projet a réussi à intéresser suffisamment ses bénéficiaires pour qu’ils finissent par se l’approprier, on ne parle plus -ou très rarement- de projet, même si les bailleurs de fonds sont toujours présents.

L’exemple de Kafo Jiginew (lire les nombreuses fiches DPH consacrées à cette banque paysanne)illustre ce constat.

Mots-clés

coopération UE ACP, politique internationale, opinion publique, projet de développement


, Mali, Bamako

Notes

[Fiche produite dans le cadre du débat public "Acteurs et processus de la coopération", appelé à nourrir la prochaine Convention de Lomé (relations Union Européenne/Pays ACP). Lancé à l’initiative de la Commission Coopération et Développement du Parlement Européen et soutenu par la Commission Européenne, ce débat est animé par la FPH.]

Source

Enquête

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