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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Compassion, ou complicité ? Fleurs et épines des pratiques de coopération

La coopération menacée de perdre sa substance ...

Cândido GRZYBOWSKI

12 / 1998

Au sein des relations internationales, la coopération émerge à partir des années 1950, après des siècles de colonisation et la constitution d’un ordre mondial profondément injuste, et porte une marque d’origine : la solidarité entre les peuples. Cependant, cette condition fondamentale n’a pas suffi à déterminer ce que la coopération est effectivement devenue. Prisonnière d’intérêts économiques, de relations commerciales et culturelles, d’affrontements entre blocs politiques et militaires, la coopération est devenue secondaire et marginale. En dépit de sa motivation solidaire, elle n’a pas pu échapper aux contradictions dominantes et très souvent elle a même contribué à reproduire dans le monde des situations de domination et de dépendance.

Dans les années 1980 et 1990, la crise mondiale et la fin de l’ordre bipolaire ont dépouillé la coopération, qui est entrée en crise, elle aussi. On cherche de nouveaux modèles, particulièrement au niveau de la société civile. Est-il possible de reconstruire la coopération en pratiquant la solidarité internationale et en la faisant devenir la base fondamentale d’un monde libre, responsable et juste ? Quelles ouvertures, pour cette réorientation, peuvent découler de l’analyse de pratiques de coopération entre Européens et Latino-Américains ?

Pour l’Amérique latine, la coopération est de plus en plus une affaire liée aux intérêts commerciaux et stratégiques des pays donateurs, ce qui fait relativement diminuer les ressources globales de la coopération que le continent reçoit. Par exemple, en 1990, bien que l’Europe soit la principale source de financement de la coopération avec l’Amérique latine (41% du total des ressources de la coopération), le continent n’a reçu que 7 % de fonds européens destinés à la coopération internationale. A cette réduction du volume des ressources correspond l’augmentation des conditionnements d’ordre économique et politique qui limitent la portée et la signification de la coopération. Par exemple, en ce qui concerne la France, 60 % des ressources de la coopération internationale en vue du développement sont dépensés en France même, en Angleterre, ce pourcentage s’élève à 74 %, et en Italie à 90 %. Le grand danger est d’accepter cette dépendance vis-à-vis de la coopération internationale. La tendance à la considérer comme une affaire fait disparaître son caractère original et la rend prisonnière de la structure et des processus qu’elle cherche à combattre.

Il est fondamental d’ajouter un élément : le problème de la pauvreté et des besoins sociaux de base. Au niveau du discours, la coopération gouvernementale même peut se justifier en termes de lutte contre la pauvreté. D’ailleurs, on peut noter que tous les acteurs européens engagés dans la coopération, et tout particulièrement les associations civiles, les coopératives de producteurs, les syndicats ouvriers, les différentes Eglises, etc. ont comme philosophie et comme pratique de la coopération la lutte contre la pauvreté dans le monde, la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux de millions d’êtres humains marginalisés. Telle est la " bonne intention " qui rapproche ceux de là-bas et ceux d’ici, les groupes et institutions européens et latino-américains. Mais actuellement, dans le domaine de la coopération, cette " bonne intention " est également à l’origine des plus grands malentendus, surtout en termes des stratégies à suivre pour lutter contre la pauvreté.

En effet, quand on cherche à affronter le problème de la pauvreté en profondeur, on envisage généralement le développement économique comme solution. Mais l’expérience historique de l’Amérique latine, particulièrement celle du Brésil, montre que le développement économique, en lui-même, n’est pas suffisant. Ce qui fait défaut au sous-continent, ce n’est pas le développement, mais l’équité, la justice, l’intégration du défi social et de celui de l’environnement. D’ailleurs, au Brésil et sur tout le continent, la pauvreté est engendrée par les processus du développement eux-mêmes, et l’insertion de ces pays dans l’économie mondiale. Le modèle de développement, les politiques d’ajustement structurel, la stabilisation monétaire, ou encore la préoccupation des politiques centrées sur l’économique peuvent peut-être provoquer un nouveau sursaut de croissance, plus de richesse, mais d’une manière encore plus sauvage, excluante et destructrice de l’environnement global. En effet, le problème des favelas des villes brésiliennes et latino-américaines ne réside pas dans les favelas elles-mêmes, mais dans la logique de développement des villes qui génèrent des favelas. C’est la ville qui doit changer pour que le développement social des favelas soit viable. L’économie est dominante, même contre la société civile.

Depuis un certain temps déjà, les acteurs européens de la coopération, particulièrement les acteurs non gouvernementaux, ont compris qu’il ne fallait pas attendre l’éradication de la pauvreté du développement économique. Mais le problème qui se pose, c’est qu’au lieu d’appuyer des processus et des luttes pour changer les facteurs déclenchants de cette pauvreté, ils cherchent à promouvoir un développement social compensatoire.

Peut-être est-il possible de définir en quelques mots où sont les racines de la pauvreté et le manque de pouvoir des pauvres. La persistance de la pauvreté est due à la fragilité des pauvres en tant qu’acteurs, dans le dépassement même de leur pauvreté quotidienne. Cependant ils agissent, réagissent, participent comme ils le peuvent. Devant un tel défi, ou bien la coopération internationale vient appuyer ce processus de démocratisation du bas vers le haut, du local vers le global, qui se fait jour au sein des sociétés latino-américaines, ou bien elle est vouée à un échec complet.

En Amérique latine, une vague de démocratisation est en train de surgir, qui est totalement opposée à la globalisation économico-financière. De nouveaux acteurs sociaux émergent, ayant la capacité de proposer, de prendre des initiatives, de participer, de lutter pour des droits, en cherchant à inclure chacun dans cette citoyenneté. Comprendre ce processus et intervenir de manière à rendre plus forte cette vague de démocratisation peut être la meilleure stratégie à suivre pour que la fragilité de la coopération internationale, en termes de ressources économiques, devienne un élément puissant d’appui au changement que l’on constate en Amérique latine dans la lutte contre la pauvreté.

Mots-clés

coopération Nord Sud, coopération Sud Sud, coopération internationale, processus de démocratisation, lutte contre la pauvreté, pauvreté, développement économique, justice


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Notes

IBASE, R.Vicente de Souza, 29 - Botagofo - 22251 Rio de Janeiro, RJ - Brésil.

Cândido Grzybowski est délégué général de IBASE (Institut brésilien d’analyses sociales et économiques), Rio de Janeiro.

Source

Articles et dossiers

Compassion, ou complicité ? Fleurs et épines des pratiques de coopération in. Economie et humanisme, 1998/04/ (France), 344, Gonzalo De la Maza E., "La coopération en Amérique Latine", in ABONG : En organisant notre agenda commun, Sâo Paulo, 1996

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