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La logique projet dans la coopération internationale et la Mission de Décentralisation et de Réforme Institutionnelle au Mali

Deux logiques de développement opposées : la logique de projet, autonome, substitutive et fermée et la logique structurelle de processus

Séverine BELLINA

02 / 1999

Les logiques libérales et de projet de la coopération

  • Pour J. Habbas, assistante technique de la Coopération française à la Mission de Décentralisation et de Réforme Institutionnelle (MDRI), la logique dominante dans le domaine de la coopération internationale est celle de la Banque Mondiale.

A partir de là, chaque bailleur de fond déclinerait cette logique selon ses spécificités culturelles. Mais, souligne J. Habbas, « la réflexion demeure indigente dans la mesure où aucun ne développe un discours alternatif, on se démarque seulement c’est-à-dire que l’on reste tributaire de ce discours dominant ».

Il se caractérise par une vision manichéenne opposant l’économie (le vrai, l’infrastructure) et le reste qui ne serait que de la superstructure, « le mauvais Etat » contre la « bonne société civile ». « La doctrine des institutions multilatérales reste très libérale même si la Banque Mondiale semble avoir découvert l’Etat (dans son dernier rapport sur le développement dans le monde -résumé-). De manière générale, on assimile l’Etat à l’institution et lorsque l’on affirme qu’il y à trop d’Etat, cela correspond en réalité aux appareils administratifs alors qu’en fait l’Etat n’est pas construit au Mali ».

« Dans cette perspective, (enchaîne-t-elle) la décentralisation n’est pas perçue comme un moyen d’alléger l’Etat, mais de le cristalliser. Cette vision se retrouve dans la culture du développement local des bailleurs de fonds qui, de manière globale, valorisent les initiatives villageoises et perçoivent le développement communal comme tuant celui villageois. Ici aussi, le raisonnement est mené en termes de dualisme : le développement villageois est naturel, celui communal est artificiel ».

  • Si l’on ajoute, selon J. Habbas, à ce qui précède le fait que le développement soit un domaine dans lequel (au regard de sa complexité) on avance un peu à l’aveuglette et dans lequel on fonctionne par mode, on saisit mieux le contexte de la logique projet. C’est celle qui est actuellement dominante dans la coopération internationale :

« Historiquement, la coopération est une coopération de substitution c’est-à-dire que géographiquement on est chez l’Autre mais on continue d’agir avec ses propres logiques et structures. On reste donc chez soi.

Plus précisément, depuis trente ans, avec la coopération, le discours officiel est d’aider l’autre à être lui-même. Mais avec la logique projet on n’épouse pas la forme de l’Autre, son projet. On ne consolide pas ses logiques, mais on substitue les nôtres (celles des bailleurs de fonds), on suscite des initiatives, on fabrique des organisations.

Le projet est un lieu d’interface entre la logique du bailleur de fonds et celle malienne, dans lequel on met des acteurs soigneusement triés, chacun continuant d’agir selon sa logique propre. Il est donc une fausse interface du fait de son caractère artificiel ».

Ainsi, souligne J.Habbas, la logique projet s’oppose à celle institutionnelle.

  • Avec cette dernière, « on ne monte pas une contre-structure mais on vient à la structure de l’Autre pour la renforcer. La logique projet est quantifiable et évaluable de l’extérieur alors qu’avec celle institutionnelle, on ne sait pas faire l’évaluation car on ne peut ni quantifier, ni mesurer, puisque l’on n’est plus dans un projet mais dans un processus ».

  • « La logique projet est fermée et autarcique : elle est encadrée dans le temps, qui est arrêté par rapport à une date de départ et une date de fin. A l’arrivée on doit avoir des résultats et c’est en ce sens que le projet est autarcique car il se suffit à lui-même sans avoir besoin de trop d’échanges avec l’extérieur ».

La MDRI

De l’avis de J. Habbas, à la Mission de Décentralisation et de Réforme Institutionnelle (MDRI) se jouerait cette opposition de logiques de développement. « Le Mali, pas seulement les dirigeants, a pris conscience que la décentralisation était un dessein institutionnel fondamental. Il y a une véritable volonté politique de décentralisation dont le programme de développement est tributaire. Ainsi, en ayant crée cette structure avec cette ambition, les financements sont venus qu’après la définition fondamentale de ce programme politico-institutionnel. Les bailleurs de fonds sont, par conséquent, dans une position de dialogue forcé et ne peuvent pas imposer leur logique de manière unilatérale ».

J. Habbas compare cette situation avec celle du Bénin (elle y est restée six ans, à la Présidence) où la politique de décentralisation ne serait pas le reflet d’une volonté politique mais de la logique des bailleurs de fonds :

« La décentralisation est un thème à la mode dans le développement. Les financements sont donc tournés vers ces processus, qui pour certains sont dès lors initiés plus pour atteindre ces fonds que par volonté politique.

Le terrain de la coopération décentralisée est donc déjà balisé, quadrillé avec une forte demande au Mali, alors qu’au Bénin il est quasiment vierge. C’est pour cela qu’au Mali, dans les axes de la coopération européenne, il n’y a pas de programme spécifique de Coopération Décentralisée, mais application de la Coopération Décentralisée à l’appui de la décentralisation ».

« Au Mali, les bailleurs se bousculent pour financer la MDRI de ce fait on peut poser ses exigences, voire dire non à certains projets tels que le programme de développement institutionnel de la Banque Mondiale, même si le volume financier en jeu est important. Les bailleurs pratiquent un véritable « dumping » afin d’obtenir le leadership dans l’appui à la MDRI. On en est arrivé au point de demander à la MDRI de les coordonner et non de le faire entre eux, par concurrence. Cela ne peut que la conforter, et lui permettre de mieux « jouer » sur la logique de flou, d’opposition entre bailleurs de fonds pour obtenir ce qu’elle veut ».

Mots-clés

coopération décentralisée, coopération UE ACP, coopération internationale, décentralisation, réforme des institutions


, Mali

Commentaire

Cet entretien avec une universitaire, juriste de formation, n’ayant pas toujours été dans la coopération situe le discours sur la coopération en amont de ses logiques de mise en oeuvre, ce qui permet d’éclairer celles-ci. Certes, cette vision est orientée par le parcours personnel de Mme J. Habbas. Cependant, il ajoute un éclairage particulier à celui, encore majoritaire dans ce domaine, des agronomes, des techniciens.

Il permet d’analyser de quelles logiques la pratique résulte et donc de mesurer les enjeux et les obstacles à l’actuel processus de mutation de la coopération. En outre, cela ajoute une vision intéressante des enjeux, déjà très nombreux, de la MDRI.

Notes

Fiche produite dans le cadre du débat public « Acteurs et processus de la coopération », appelé à nourrir la prochaine Convention de Lomé (relations Union Européenne/Pays ACP). Lancé à l’initiative de la Commission Coopération et Développement du Parlement Européen et soutenu par la Commission Européenne, ce débat est animé par la FPH.

Source

Entretien

Entretien avec Josette Habbas, assistante technique de la Coopération française à la Mission de Décentralisation, le 28/01/99.

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