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Un paysan tanzanien revient vivre de la terre après l’avoir quittée en modelant la société rurale locale autour d’un réseau de groupements paysans

Thierry LASSALLE

01 / 1999

"Il y a une douzaine d’années, j’ai décidé de gagner ma vie en devenant paysan. Avant j’avais été gardien de nuit. Puis j’avais fait un peu de politique et m’étais retrouvé jeune responsable administratif dans un canton rural. J’avais cru que j’allais mieux vivre. En fait je ne gagnais rien. Revenir travailler les champs c’est une chose, mais le faire pour que cela paye est une autre paire de manches.

Très vite, avec des anciens copains de l’école, on a compris qu’on avait besoin de se regrouper pour changer les choses. Faire de l’agriculture non plus pour manger mais pour vivre mieux. Aujourd’hui, l’agriculture a besoin de bras mais surtout de savoir-faire et de fonds difficiles à trouver.

Même si c’est aux paysans de prendre leurs affaires en main, ce n’est pourtant pas un paysan tout seul qui peut changer grand chose. J’ai beaucoup pensé à tout ça. Avec deux copains, on a passé des soirées à voir ce que nous rapportait un champ de maïs.

On a commencé des nouvelles cultures comme les oignons. Et en même temps, je discutais beaucoup. Je forçais les gens à discuter de leurs problèmes à chercher des raisons, à former des groupes.

Dernièrement, nous avons formé une banque rurale dans le village. On y pensait depuis longtemps à cause des besoins en crédit. Et puis tout à coup, tout est allé très vite. Le ministère de l’Agriculture nous a monté en épingle. Une ONG internationale s’est mis à nous aider. Dans mon discours de président de caisse au ministre venu inaugurer la banque au village, j’avais parlé de besoins en engrais sous les applaudissements des paysans. L’ONG nous donna sur le champ un crédit pour acheter 3 tonnes d’engrais si on en payait la moitié. Les 3 tonnes d’engrais sont dans les locaux de la banque depuis un an. Personne n’est venu en acheter. Pas même moi. L’ONG et le ministère nous ont forcé à acheter des engrais à la compagnie nationale. En même temps, des commerçants privés vendent des engrais importés de Chine un tiers moins cher. Tout le monde préfère courir à la ville.

J’ai écrit au responsable régional du ministère de l’agriculture pour lui expliquer tout cela. Il m’a compris mais je n’ai jamais eu de réponses. L’ONG ne vient plus au village. Elle a trouvé une autre coopérative.

C’est sûr qu’en s’organisant, on peut être aidé. On est remarqué mais il ne faut pas trop rêver. Un groupe est vite un nid de problèmes. Et ce qui n’était qu’un moyen devient le but. Pendant des années, notre petit groupe a cultivé un champ dont les rendements faisaient l’admiration au village. On constituait un fond commun que nous ré-investissions. Et puis l’an passé, l’un d’entre nous a utilisé tous les fonds pour lui.

Ce qui est important, c’est d’en parler car cela sert de leçon aux autres. Les groupes ne sont pas la solution à tout. Il faut se visiter, voir ailleurs, ne pas se renfermer sur le groupe. C’est comme ça que j’ai participé à la formation du réseau national des groupements paysans MVIWATA.

Quand je regarde où j’en suis, je trouve que ma ferme est encore bien petite. Mais je me suis retrouvé impliqué dans de nombreuses actions sociales. J’ai été élu président du comité des écoles. Moi qui n’ai toujours pas d’enfants. Je crois que les gens reconnaissent que je peux m’impliquer pour le bien de notre village.

Nous avons reçu beaucoup d’aides. Mais celles qu’on voit le moins sont les plus nécessaires. La formation, le conseil, les échanges. Une bonne aide est celle qui répond à une demande qui montre qu’on a discuté de la chose.

Pour changer les choses, il faut y croire et être d’accord de devenir un exemple dont on va parler même si c’est pas toujours en bien. Tout ce que tu fais est discuté. Il faut aussi être un lien entre les gens, les faire se rencontrer. C’est comme ça qu’on est reconnu socialement et qu’on prend confiance en soi, qu’on est capable de parler à des personnes d’autres milieux.

Quand je suis ici au Collège des Coopératives, je me sens être un professeur... enfin à moitié seulement, car je tiens à garder l’autre moitié paysan".

Mots-clés

paysan, mouvement paysan, développement local, développement rural


, Tanzanie

Commentaire

Engagé depuis une dizaine d’années dans des mouvements paysans de Tanzanie, C. Mushi a déjà essuyé de nombreuses déconvenues et trahisons. Elu, il y a trois ans, président du réseau national des groupements paysans bien qu’il était le plus jeune des membres du bureau il se prépare à une remise en jeu de son mandat dans une période difficile - abandon des bailleurs de fonds historiques du mouvement. Porteur d’une flamme réaliste qui sait embraser des campagnes, il se trouve "acculé" à expliquer à l’assemblée générale de son réseau les tergiversations de bailleurs de fonds dont il ne comprend pas la langue.

Localement sa situation économique a légèrement changé et il a décidé d’ouvrir un petit bar ainsi qu’une échoppe d’ébéniste pour compléter ses revenus.

Nous nous sommes rencontrés dans un fin d’après-midi nuageuse. Vers 18 heures, le ciel s’est dégarni et on a pu apercevoir les neiges dorées du Kilimanjaro.

Notes

Shiri Mgungani C/O Kilimanjaro wing CC

PO Box 474 - MOSHI - TANZANIA.

[Fiche produite dans le cadre du débat public "Acteurs et processus de la coopération", appelé à nourrir la prochaine Convention de Lomé (relations Union Européenne/Pays ACP). Lancé à l’initiative de la Commission Coopération et Développement du Parlement Européen et soutenu par la Commission Européenne, ce débat est animé par la FPH.]

Entretien avec CORNEL, Joseph Mushi

Source

Entretien

FPH (Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme) - 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris, FRANCE - Tél. 33 (0)1 43 14 75 75 - Fax 33 (0)1 43 14 75 99 - France - www.fph.ch - paris (@) fph.fr

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