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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Les limites du commerce équitable

Odile ALBERT

04 / 1998

En 30 ans, le commerce équitable n’a pas cessé de croître. Même si sa part dans l’ensemble du commerce reste faible, le nombre de producteurs, de produits et de points de vente (en magasins ou en grandes surfaces) a considérablement augmenté. Dans les pays occidentaux, les consommateurs sont sensibles à ce type de commerce qui présente un aspect innovant et sympathique. Ils apprécient d’acheter responsables des produits certifiés équitables.

Ce terme équitable a en effet une bonne connotation auprès du public. Il représente une notion diffuse et plus attractive que l’appellation commerce alternatif qui était utilisée à l’origine. Alternatif remet en cause plus radicalement les relations Nord-Sud, alors qu’équitable en donne l’aspect justice. Le mot anglais fair employé dans l’expression fair trade va dans le même sens.

Malgré sa bonne cote, le commerce équitable n’est pas exempt d’interrogations pour la poursuite de sa croissance.

L’une des premières questions qui se pose est l’analyse des effets de ce commerce sur les producteurs du Sud. Après 30 années d’expériences, on constate, certes, une réelle amélioration des conditions de vie pour les producteurs concernés. Mais deux questions demeurent :

  • N’est-on pas en train de créer des îlots de privilégiés sans impact sur le développement de la région ?

  • Le système n’entraîne-t-il pas des dépendances reflétant plus un sursis pour les petits producteurs qu’un réel développement durable intégré à l’économie locale ?

Des îlots de privilégiés

En règle générale, on remarque que les partenaires-producteurs pérennisent leurs relations dans le circuit équitable sans pouvoir - ou vouloir - entrer dans les circuits commerciaux conventionnels. Ainsi le commerce équitable, en créant un système préférentiel, servirait de protection aux producteurs mais les empêcherait de trouver une place à part entière dans les relations économiques internationales. Il les maintiendrait dans une place marginale au lieu de leur donner le coup de pouce qui faciliterait leur intégration aux circuits normaux.

Le manque de visibilité

Un autre sujet de préoccupation est le manque de visibilité du mouvement équitable auprès du public européen. Le nombre de points de vente reste insuffisant (3 000 boutiques en Europe) pour une bonne fréquentation par un large public et sa fidélisation. Les magasins présentent parfois un aspect trop caritatif qui peut laisser penser qu’ils ne sont qu’une vitrine pour exposer quelques objets de vente de charité. Ainsi, ils perdent de leur force de persuasion. Il est important que la vente s’accompagne d’une analyse correcte des enjeux du commerce international et que la transmission du message soit claire et cohérente. En outre, la pérennité des magasins repose essentiellement sur le bénévolat avec tous les avantages du militantisme mais également sa grande fragilité. Et si les magasins se professionnalisent davantage, les coûts de gestion (salaires, marketing...)augmentent, ce qui aura des répercussions soit sur le prix final de l’article soit sur le prix payé aux producteurs.

Le " juste prix " est-il un bon critère ?

La question du juste prix, élément central du commerce équitable, est souvent soulevée. C’est une notion très subjective. Le prix est toujours un compromis entre le producteur et l’acheteur. S’il est trop élevé, il y aura moins de vente et ce n’est pas dans l’intérêt du producteur. S’il est trop bas, il ne permet pas un salaire décent au producteur ou/et de payer le coût social et environnemental de la production. Un prix un peu supérieur au prix du marché conventionnel rend ce marché accessible à une clientèle plutôt privilégiée qui peut ainsi faire de son acte d’achat un acte citoyen et au-delà avoir une certaine influence sur la régulation de l’économie internationale. Mais ceux qui n’ont pas ce pouvoir d’achat sont exclus de cette démarche. Cette facette élitiste du commerce équitable peut en atténuer l’impact.

Risques de banalisation

Mais finalement, est-il important que les organismes de commerce équitable augmentent leur part du marché ? Si le commerce équitable s’accroît, il va se banaliser et perdre ainsi sa force d’innovation et d’interpellation. Sa capacité à contester peut s’en trouver émousser. Il risque également de se faire récupérer par le secteur privé à des fins lucratives, car l’éthique de ce commerce représente une bonne image et peut être un excellent créneau de vente. Tous les abus sont possibles et la perte de confiance du public serait désastreuse.

Mots-clés

commerce équitable, consommateur, petit producteur, commerce international, prix, régulation du commerce international, coût de production, opinion publique, groupe de pression, changement culturel


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dossier

Pour un commerce équitable : expériences et propositions pour un renouvellement des pratiques commerciales entre les pays du Nord et ceux du Sud

Commentaire

L’important reste la prise de conscience

L’utilité du commerce équitable se mesure plus en terme de prise de conscience et capacité de changement des mentalités qu’en part de marché. S’il ne peut contrebalancer de manière significative les injustices du commerce international à l’encontre des petits producteurs du Sud, son impact éducatif et politique est important. La réflexion qu’il engendre peut créer des mouvements d’opinion publique qui font poids dans l’évolution du commerce international et dans la prise en compte général des coûts sociaux et environnementaux dans la fixation des prix des produits.

Source

Livre

DE CENIVAL, Laure, Commerce équitable, citoyenneté d'entreprise et des consommateurs, 1997/06, Commerce équitable, dossier paru dans Vivant Univers, mars 1998, n°434, p. 1-42.

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