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Quelles stratégies et quels dynamismes pour une paysannerie marginalisée ?

Le cas des populations Banda de la région d’Alindao

Claire TARRIERE DIOP

03 / 1996

La marginalisation actuelle de la paysannerie Banda ne date pas d’aujourd’hui mais est le fruit de l’histoire. Cette marginalité, qui se manifeste dans les logiques mises en oeuvre par les paysans, constituerait-elle un frein à l’émergence d’une "voie paysanne" ?

Comme ailleurs en Afrique, la société Banda a connu l’arbitraire et la contrainte de la période coloniale (introduction de la culture de caoutchouc, destruction des rapports de pouvoir pré-existants). La société Banda est basée sur une grande indépendance de l’individu par rapport à la famille, et de cette dernière par rapport au clan. Cette individualité sera niée par la politique coloniale de regroupement systématique des villages, source de tensions sociales et d’égalitarisme, et amènera une densification des populations autour des pistes.

Par la suite, l’introduction de nouvelles spéculations d’exportation (café, tabac, coton)devait permettre l’insertion des villages dans l’économie d’échange. La modernisation de ces cultures (utilisation d’intrants industriels, mise en place de coopérative)se fit au détriment des cultures vivrières et se solda par un approfondissement de la marginalisation des villages avec l’abandon de la culture du tabac en 1978 et plus récemment par la fermeture du marché cotonnier en 1992.

Cette marginalisation passée et actuelle se manifeste aujourd’hui par une triple incapacité du paysan Banda.

La fermeture du marché cotonnier s’est accompagné d’une baisse de 50% des superficies défrichées et mises en culture. Malgré les difficultés, notamment en période de soudure, le paysan Banda persiste dans cette absence de prévoyance. Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette incapacité à prévoir : le traumatisme et l’effet de mémoire de l’histoire qui a marginalisé le paysan, le découragement lié à la faiblesse du prix vivrier et les ventes aléatoires des produits, et la faible utilisation de la monnaie, conduisent à un repli sur l’autoconsommation, et donc a un défrichage limité.

Si les paysans sont sensibilisés et ont conscience de la nécessité de mettre en oeuvre des innovations, le passage à l’action concrète s’avère plus difficile, que ce soit au niveau de la gestion de l’argent, de la préservation de l’environnement ou de pratiques agricoles. Cette incapacité à l’action n’est pas liée à un traditionalisme immuable mais est la conséquence d’évolutions historiques destructrices et simplificatrices.

Enfin, une dernière manifestation de la marginalisation de la paysannerie est son incapacité à se structurer, qui se perçoit dans l’absence d’organisations paysannes viables dans la région. Le caractère individualiste du Banda l’incite peu à une réelle participation dans des organisations. L’absence d’opportunité économique ne rend pas nécessaire la mise en place d’organisation. Enfin, la destruction de la société villageoise a donné lieu à une absence de règles sociales communes, nécessaires au fonctionnement d’une organisation.

Cette triple incapacité de la paysannerie Banda (incapacité à prévoir, à agir et à se structurer), résultant de sa marginalisation, risque à long terme de condamner les villages à disparaître.

L’alternative à cette disparition ne peut se situer ni dans la logique de marché (qui a déjà fait preuve de ses effets négatifs avec la fermeture du marché cotonnier), ni dans l’intervention de l’Etat, qui risquerait d’aboutir aux mêmes conséquences que dans le passé. L’émergence d’une véritable agriculture paysanne serait-elle dès lors la voie de salut ?

Des atouts existent en faveur de cette émergence : la prédominance de l’agriculture familiale, l’absence d’une classe de paysans sans terre et l’accroissement probable d’activités périurbaines. Cependant, l’émergence d’une voie paysanne nécessiterait un certain nombre d’évolution du système de production qui a peu évolué jusqu’à présent. S’il n’y a pas de problème réel de disponibilité de terre, il y a par contre de nombreux conflits pour l’occupation des bonnes terres, notamment entre les agriculteurs et les éleveurs. Ces conflits sont d’autant plus difficiles à gérer dans le cadre d’une agriculture itinérante. Cette dernière devrait être abandonnée, au profit d’une fixation des cultures sur des parcelles protégées, limitant les trajets des paysans et permettant une meilleure surveillance des cultures. Une "agriculture traditionnelle améliorée" (pratique de courte jachère avec utilisation de fertilisation naturelle des sols)qui serait économiquement rentable suppose cependant un certain nombres d’apprentissages.

Mais l’absence de prévoyance des producteurs et le sentiment de fatalité et d’impuissance sur le devenir, entraînant une incapacité à agir sur le présent et le devenir, rendent nécessaire la présence d’interventions extérieures pour que ces évolutions aient lieu.

Mots-clés

exclusion sociale, colonisation, agriculture d’exportation, agriculture vivrière, agriculture paysanne


, République Centrafricaine, Alindao

Commentaire

L’intérêt de ce texte est d’apporter des éléments sur une région peu étudiée jusqu’à présent et dont l’organisation sociale basée sur une forte autonomie de l’individu par rapport au groupe présente une certaine originalité par rapport à l’importance accordée dans de nombreux pays d’Afrique à la pression du groupe sur l’individu.

Une seconde "originalité" du texte, mais qui peut être contestée, est sa conclusion en forme de plaidoyer pour une nécessaire intervention extérieure. Cette dernière est ici légitimée par la triple incapacité de la paysannerie Banda, incapacité qui résulterait d’un processus historique de marginalisation de cette paysannerie.

Notes

Colloque "Agriculture paysanne et question alimentaire", Chantilly, 20-23 février 1996. Communication présentée par : LALLAU, Benoît

Source

Texte original

CECOD IEDES - 162 rue Saint Charles, 75015 Paris, FRANCE. Tel 33 (1) 45 58 48 99 - Fax 33 (1) 45 57 31 69 - France

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