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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

De la prospective industrielle à la prospective sociale ?

Elisabeth BOURGUINAT

12 / 1999

Michel Godet a commencé sa carrière dans une société de conseil où il s’est rendu compte qu’être consultant ne permet pas nécessairement de poser librement les bonnes questions ni d’exposer au client des idées qui lui seraient pourtant utiles ; il est actuellement titulaire d’une Chaire de prospective industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

Selon lui, quatre attitudes sont possibles face à l’avenir :

- la passivité : on ne se questionne pas sur son avenir ;

- la réactivité : on agit sans avoir anticipé, ce qui est une situation fréquente dans les entreprises, où les cadres réagissent souvent dans l’urgence, sans être en mesure de réfléchir sur le moyen et le long terme ;

- la préactivité : on se prépare au changement en envisageant les futurs possibles ;

- la proactivité : action complémentaire à la précédente, qui consiste à agir pour provoquer les changements souhaités, ce qui suppose que celui qui agit ait un projet.

Dans le contexte actuel de mutations rapides et fréquentes, le rôle de la prospective est crucial puisqu’il permet à l’entreprise d’adapter sa stratégie tout en gardant sa ligne directrice.

Une démarche de prospective peut être résumée à l’aide des cinq questions suivantes :

- qui suis-je ?

- que peut-il advenir ?

- que puis-je faire ?

- que vais-je faire ?

- comment le faire ?

A titre d’exemple, M. Godet cite une étude de prospective qu’il a réalisée en 1971 sur le développement du nucléaire en France à l’horizon 2000. Suite à une série d’entretiens et de réunions de brainstorming avec dix ingénieurs du CEA (Commissariat à l’Energie Atomique)et d’EDF (Electricité de France), il a été possible d’isoler cinquante facteurs qui conditionnent le développement du nucléaire ; les consultants ont alors cherché dans quelle mesure ces facteurs étaient liés, et ont isolé cinq facteurs qui conditionnaient lourdement les autres, révélant ainsi les axes dans lesquels devaient s’orienter la recherche et le développement.

Paradoxalement, la prospective, qui tend à limiter les incertitudes sur l’avenir, suppose dans un premier temps, selon M. Godet, de remettre en cause toutes les certitudes de l’entreprise - ou de la société, si l’on donne à cette démarche des horizons plus larges. L’orateur avait ainsi publié en 1978 un article dans "Le Monde" pour dénoncer le risque de surabondance d’énergie en France, à une époque où chacun craignait que notre pays en manque (cette prédiction se vérifie aujourd’hui, EdF encourageant par exemple fortement l’installation de la climatisation chez les particuliers pour écouler ses surplus d’électricité); M. Godet s’en est également pris récemment à des "clichés" tels que la mondialisation ou le réchauffement de la planète : selon lui, tout ce qui est source d’unanimité risque de fausser la phase de diagnostic et de conduire à apporter des solutions à des problèmes mal posés.

Malgré tous les efforts de la prospective, l’avenir reste cependant largement imprévisible : M. Godet reconnaît n’avoir vu venir ni le développement des familles monoparentales, ni l’effondrement "en douceur" de l’Est, qui n’était pas attendu avant 2005 et devait selon tous les experts prendre des formes violentes.

Des changements attendus, comme le bouleversement des méthodes d’enseignement par le développement des médias, ne se produisent pas, certains invariants résistant à toutes les mutations : en l’occurrence, il semble que rien ne remplace le contact entre le maître et l’élève et le développement du lien social qu’il permet.

Par ailleurs, des échéances qui sont connues de tous, comme le prochain déclin démographique de la France, n’entraînent apparemment aucune réaction : en 2020, les moins de vingt ans seront deux fois moins nombreux que les plus de soixante ans ; or, selon M. Godet, il n’y a de richesse que d’hommes", et "contrairement à ce que l’on croit souvent, un pays n’accroît ses richesses que lorsqu’il y a croissance démographique". Que fait l’Etat en termes de préactivité et de proactivité dans ce domaine ?

Mots-clés

entreprise, Etat, consultant, prospective


, France

Commentaire

Le pari de la prospective paraît de plus en plus difficile à tenir dans un contexte où, si l’on en croit les entrepreneurs, il est délicat de prévoir quoi que ce soit au delà d’un délai de deux ou trois ans, voire de quelques mois. Si un fabricant de ciment a du mal à établir des prévisions pour les cinq ou dix ans à venir, qu’en sera-t-il des prévisions de l’Etat sur l’évolution du corps social ?

La question du déclin démographique me paraît d’ailleurs poser précisément le problème de ces "certitudes" que l’orateur dénonce vigoureusement ; j’ai été étonnée qu’il invoque comme une évidence le vieil adage "il n’y a de richesses que d’hommes", alors que le livre de Viviane Forrester paru quelques mois plus tôt ("L’horreur économique")dénonçait précisément le fait que désormais "l’économie pouvait se passer des hommes". Il serait fructueux de confronter ces deux évidences-là.

Pour ma part, j’ai souvent entendu des responsables aborder l’épineux problème des retraites, qui se posera en effet au moment du "papy-boom" consécutif au "baby-boom" des années soixante, et je suis très étonnée que jamais personne n’évoque la façon dont ces difficultés démographiques se sont résolues dans le passé et se résoudront sans doute encore à l’avenir : par l’immigration. Quel tabou pèse sur ce type de prospective qui, je l’avoue, me paraît à moi aussi relever de l’ "évidence" ?

Malgré toutes ces incertitudes, un élément de cet exposé m’a énormément intéressée : parmi les cinq questions qui, selon l’orateur, résument la démarche de prospective, trois contiennent le pronom "je" ; prévoir l’avenir, c’est d’abord connaître sa propre identité, celle-ci se définissant comme "ce qui ne change pas, ce qui est semblable à soi-même". En bref, pour deviner ce qui va changer, sachons d’abord ce qui ne changera pas (le cas des non-mutations de l’enseignement constituant un bon exemple à cet égard).

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,… ; Articles et dossiers

GODET, Michel, RAFFALLI, Christophe, La prospective : pour quoi faire ? comment faire ?  - séminaire 'Vie des affaires' in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1999 (France), V

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