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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

En Inde, des villageois se demandent s’ils doivent tenir compte des directives de l’administration ou s’organiser par eux-mêmes

Gildas LE BIHAN

09 / 2000

Si vous voulez que les choses aillent mieux dans ce pays, suivez mon conseil : laissez de côté le gouvernement et prenez les choses (la gouvernance)en main. C’est peut-être un moyen très radical, mais c’est apparemment le seul efficace. Il y a environ un mois, une réunion publique se tenait au village d’Harmipura dans le district d’Alwar (Etat du Rajasthan). Des fonctionnaires et des juges conseillaient aux habitants de tenir compte des directives de l’Administration. Car les cours d’eau sont, disaient-ils, la propriété du gouvernement, et c’est au gouvernement de régler les litiges éventuels entre les gens qui sont en amont et ceux qui sont en aval. Moi j’ai dit que ce point de vue est ridicule. Faire croire qu’une bureaucratie corrompue et arrogante va traiter les pauvres avec justice et considération cela ne tient pas la route ! L’organisateur de cette assemblée, Rajendra Singh, membre de la Tarun Bharat Sangh (Young India Association), était également décontenancé : il s’attendait à des paroles bien différentes de la part des éminentes personnalités présentes. Partout dans le monde, là où existent entre plusieurs pays des conflits à propos d’un même bassin versant, on met ordinairement en place une commission chargée d’aplanir les difficultés. On dénombre aujourd’hui environ un millier de cours d’eau transfrontières de par le monde.

Le peuple maître de son eau

J’avais cela en tête lorsque j’ai dit aux villageois présents à la réunion de se doter d’un "parlement" pour leur rivière. Après tout, c’est grâce à leurs propres efforts, à leur travail de récolte de l’eau qu’un ancien lit asséché est redevenu un cours d’eau. Et j’ai ajouté que je serais heureux d’être à leur côté dans la bataille. En quelques semaines, Tarun Bharat Sangh réussit à réunir les leaders de toutes les localités qui le long de la rivière Arvari avaient participé à sa résurrection. Après deux jours de discussions un "parlement" était établi, avec une réglementation appropriée et détaillée pour l’Arvari. Il n’y a pas là de quoi s’étonner. S’il lui vient une idée intéressante, pourquoi la société civile ne ferait-elle pas preuve de dynamisme au lieu de se soumettre à toutes sortes de longues procédures bureaucratiques ?

Pour combien de temps ?

La gestion du bassin versant de l’Arvari devient une question préoccupante. Maintenant que la nappe phréatique s’est rechargée, le gouvernement du Rajasthan s’intéresse au secteur, apparemment en vue d’y établir une zone industrielle. Le danger c’est de voir arriver diverses activités fortement consommatrices d’eau et polluantes. Compte tenu de notre "gouvernance", autrement dit notre système politico-administratif, personne ne se soucierait de demander aux villageois s’ils sont d’accord, alors que ce sont eux qui ont réhabilité cet environnement. Maintenant qu’ils ont leur "parlement de l’Arvari", ils sont mieux équipés pour voir les choses venir et manifester le cas échéant leur désaccord.

Au cours de la réunion, les leaders locaux n’ont pas seulement parlé de menaces extérieures. Comme un corps législatif bien constitué, ils ont aussi abordé les dangers internes. Avec le retour de l’eau, le prix du foncier monte, beaucoup font creuser des puits. Il faut à nouveau des règles car si tout le monde a participé à la résurrection de la rivière, il se pourrait qu’un petit nombre seulement en profite. Les inspecteurs de l’Administration ne peuvent pas et ne voudront sans doute pas contrôler l’installation des puits, surtout en traitant tout le monde pareillement. Ce qui s’est passé pour cette petite rivière devrait se passer pour tous les cours d’eau grands, moyens et petits de ce pays. Au gouvernement, personne ne s’inquiète de toute la pollution que l’Etat de l’Haryana fait passer dans la Yamuna, mettant en danger la santé des habitants de Delhi en aval. Personne ne s’inquiète lorsque, à son tour, la ville de Delhi ajoute son lot de pollution au fleuve et met en danger la santé des habitants des gens de l’Uttar Pradesh. La première chose à faire serait de déclarer que les cours d’eau sont la propriété de chacun, l’héritage de tous, en instituant des parlements informels pour s’en occuper. Ceux-ci travailleraient ensemble afin de veiller à la qualité de l’eau.

Citoyenneté

Quelques jours plus tard, lors d’une visite à Chennai (Madras), j’ai constaté que cette notion d’autogestion (self-governance)pouvait aussi s’appliquer à un problème urbain manifeste. Les déchets et la saleté s’accumulent dans toutes les villes indiennes et la situation ne cesse d’empirer. Les employés municipaux sont parmi les plus nonchalants qu’on puisse trouver. Une association de Chennai, Exnora, propose une solution apparemment efficace : que les gens gèrent eux-même l’enlèvement des ordures. Elle encourage les gens de "la classe moyenne inférieure" (revenus mensuels du ménage situés entre 3 000 et 4 000 roupies)qui habitent dans des zones résidentielles, à créer des associations de rues. Celles-ci recueillent chaque mois 10 Rs de cotisation dans chaque maison et paient leur propre "embellisseur de rue" (agent d’entretien)pour se débarrasser des ordures. Exnora fonctionne depuis une dizaine d’années et s’occupe actuellement d’un millier de rues. "Personne n’a envie de vivre dans la saleté, nous dit un responsable. La rue c’est aussi la cours de récréation de nos enfants. Aujourd’hui nous avons un système qui marche". Ces associations de rue ont d’autres avantages : maintenant tout le monde se connaît, et certaines ont même publié leur liste de résidents.

Voilà pourquoi je vous dis : soyez votre propre gouvernement. Je vous assure que le pays sera mieux gouverné. N’oubliez pas que c’était ainsi que nous avions l’habitude de faire les choses. Bien avant que les Britanniques n’arrivent ici avec leur "Etat moderne", nous avions de grandes cités et de beaux villages. Puis, en guise de remède à tous les maux, nous avons adopté leur technique du "coup de pinceau sur la façade". Je suis persuadé que le XXIe siècle ressemblera plutôt au XVe siècle, que les choses seront mieux gérées, que nous serons plus prospères, en nous passant de beaucoup de ces institutions et de ces façons de faire propres aux Etats occidentaux.

Mots-clés

ressources hydriques, milieu urbain, éducation à la citoyenneté, association d’habitants


, Inde, Rajasthan, Chennai

Commentaire

La répartition des tâches entre l’Etat et le citoyen donne lieu, à travers le monde, à une multitude de régimes politiques, plus ou moins consensuels et plus ou moins subis. Qu’il s’agisse d’un Etat-providence, d’un Etat fort ou d’un Etat mou, il y a toujours à faire - si on les laisse faire - pour les associations de base, qui complètent le service public ou qui en tiennent lieu. Car l’administration prend vite ombrage de ceux qui agissent à sa place. Or l’exubérance de la vie associative fait la qualité de la démocratie et, pour citer Anil Agarwal, "c’est finalement la qualité de la démocratie qui déterminera la qualité du développement économique".

Notes

Le texte original est paru en anglais dans le bimensuel Down To Earth, publié par le Centre for Science and Environment, Tughlakabad Institutional area 41, New Delhi-110062, India - cse@cseindia.org - www.cseindia.org

G. Le Bihan traduit les articles de Down to earth pour la revue Notre terre, vers un développement durable. Il a repris cet article sous forme de fiche DPH.

Source

Articles et dossiers

AGARWAL, Anil, Vous êtes le gouvernement in. Notre Terre, vers un développement durable, 1999/10 (France), 1

CRISLA (Centre d’Information de Réflexion et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique d’Asie et d’Amérique Latine) - 1 avenue de la Marne, 56100 Lorient, FRANCE - Tel : 08 70 22 89 64 - Tel/Fax : 02 97 64 64 32 - France - www.crisla.org - crisla (@) ritimo.org

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