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En Inde, des pâtures à bout de souffle et mal protégées

Gildas LE BIHAN

11 / 2000

L’Inde est peut-être le premier producteur mondial de lait, mais à quel prix ! Pour en arriver là, il aura fallu que son vaste cheptel rase de près ses verts pâturages. On appelle "grasslands" ou "angelands" des étendues où les conditions physiques empêchent les arbres de pousser et de se multiplier. C’est le domaine des herbacées, des légumineuses, des buissons et broussailles. Ces paysages sont apparus à la suite de déforestations ou d’abandon des cultures.

Des formules de développement inadaptées

Si ces pâturages extensifs sont en train de disparaître, n’accusons pas uniquement le bétail qui n’est pas nourri à l’étable. Il faut aussi incriminer certaines formes de développement inadaptées. Au Rajasthan, par exemple, le Grand Canal Indira Gandhi a eu de fâcheuses répercussions sur les surfaces couvertes de sewan, cette herbe parfaitement adaptée qui a fourni au cours des siècles un fourrage de très bonne qualité dans le désert du Thar. L’agriculture apporte également son lot de destructions du fait de la demande sans cesse croissante de terres à cultiver. On est donc confronté au choix suivant : ou bien le pays augmente encore la production laitière en laissant le bétail se débrouiller avec ce qui reste de ces herbages extensifs ou bien il étend ses surfaces cultivées. Dans cette concurrence entre animaux et humains, les pâturages iront évidemment en se ratatinant. Partout dans le pays, sur les terres communautaires des villages on les voit changer de destination. Et il disparaîtra en même temps une remarquable biodiversité : des plantes, des animaux domestiques ou sauvages, dont on aurait du mal à calculer tout l’intérêt et qui faisaient vivre jusqu’à présent des centaines de milliers de personnes.

Les pouvoirs publics n’ont aucune politique précise de gestion et de protection de ces zones. Une telle carence leur est au moins aussi dommageable que tout le bétail qu’elles doivent supporter. L’herbe est un trésor. L’Inde en a de toutes sortes, mais elle laisse son trésor disparaître par pans entiers. Or son économie repose largement sur une agriculture où l’élevage tient une grande place. Environ 90 pour cent du bétail se nourrit sur des pâtures naturelles. Certaines espèces d’herbes indigènes ont une valeur nutritive très élevée et résistent de façon remarquable aux conditions climatiques.

Productivité du bétail en péril

Plus de 80 pour cent des grasslands utilisés par le bétail entrent dans la catégorie "médiocre". L’état de santé de cet environnement dépend de sa capacité de charge, c’est-à-dire des volumes de fourrage qui peuvent être prélevés pour les animaux sans mettre en danger la survie de l’écosystème. En Inde, c’est le Kérala qui a la plus forte capacité de charge : elle est sept fois plus élevée que celle de l’Haryana qui est la plus faible. La plupart des pâturages extensifs ont une capacité de charge faible : "Les équilibres naturels ont été rompus et 12 millions d’hectares de pâtures permanentes sont pratiquement devenus des friches tant leur production est dérisoire. Comme on ne fait pas grand chose pour améliorer l’ordinaire du bétail, l’impressionnante production laitière de l’Inde est menacée à sa base. Ce pays est sans doute le premier producteur mondial de lait, mais son déficit en fourrage vert est de 23 pour cent, en fourrage sec de 35 pour cent, en concentrés alimentaires de 44 pour cent.

A qui la faute ?

Les vrais coupables ce sont les mauvais gestionnaires. La mauvaise gestion et la présence constante de troupeaux se conjuguent dans la plupart des cas pour faire chuter la productivité des grasslands. Et les bêtes ont de plus en plus de mal à y trouver de quoi se nourrir. Cela veut dire qu’il faut de plus en plus de bêtes pour maintenir la production laitière, ce qui détériore un peu plus la ressource. La composition du bétail a également changé : les bovins cèdent la place aux caprins. Bien sûr, ceux-ci s’adaptent très facilement, se nourrissent de tout, même de racines, et constituent par là un réel danger. "L’élevage indien se caractérise donc par une faible productivité, un troupeau pléthorique et une gestion médiocre des stocks " (N. S. Jodha). La plupart des troupeaux vont brouter sur des pacages communautaires. Comme cet usage n’entraîne pas de dépenses, même si on ne gagne pas grand chose, c’est toujours ça de pris. Mais les terres communautaires et les zones dégradées qui vont avec sont actuellement souvent utilisées à d’autres fins. Les réformes agraires ont réduit la superficie et la diversité des grasslands. Ces espaces qui faisaient autrefois l’objet d’une gestion et d’une protection collective sont maintenant utilisés sans que les ayants-droit éprouvent à leur égard un sentiment de propriété et de responsabilité. Or il faudrait installer des clôtures, conserver les sols et l’eau, adopter des modes raisonnés de mise en pâture, augmenter la productivité du bétail.

Des choix politiques à faire

"D’une part on manque de fourrage, d’autre part on gaspille du fourrage. On pourrait en trouver 300 millions de tonnes supplémentaires s’il ne partait pas tout simplement en fumée, comme au Punjab où cela provoque une forte pollution atmosphérique. Si on ne le laissait pas pourrir aussi" (Modi). Dans l’Union européenne, il est apparemment interdit de brûler du fourrage. En Inde les pouvoirs publics ne font pas grand chose pour faire entrer les résidus de récoltes dans la nourriture du bétail. Par contre, avec des subventions du ministère des énergies non conventionnelles on brûle des résidus de canne à sucre afin de produire de l’énergie. Voici quelques propositions pour les uns et les autres :

- Privilégier l’amélioration qualitative plutôt que quantitative du bétail.

- Le surpâturage est sans doute une raison importante de la dégradation des grasslands. Mais la cause principale, il faut la chercher du côté des politiques appliquées par les Pouvoirs publics plutôt que du côté des propriétaires de bétail.

- Sur la base d’études solides, élaborer des stratégies à long terme pour pouvoir maintenir la production de lait avec un cheptel moins nombreux.

- Il n’existe actuellement aucune politique bien définie en matière de pâturages. Le ministère central de l’environnement et des forêts et le ministère de l’agriculture sont en train de se chamailler pour savoir qui a compétence dans ce domaine. L’administration ne tient pas compte de la valeur particulière des systèmes pastoraux traditionnels. Ceux-ci devraient faire l’objet d’études objectives qui permettraient d’y apporter certains aménagements utiles pour les adapter aux besoins du jour.

- Formuler et mettre en oeuvre une politique nationale de l’élevage, avec constitution de nouvelles ressources en fourrage. Les financements publics ne seront accordés que si de nouvelles formes de pacage sont proposées.

- Avant même de passer au stade de l’élaboration des programmes de mise en valeur des grasslands, il est absolument essentiel que les études préliminaires tiennent compte des besoins des populations locales.

- L’absence totale de données et d’études sur ces écosystèmes constitue un handicap majeur. Il faut en priorité remédier à cette carence.

Mots-clés

agriculture et élevage, pastoralisme, fourrage, Etat et société civile, génétique, énergie de la biomasse


, Inde

Commentaire

En Inde, le problème de l’équilibre entre cultures et élevage se complique du fait de la place des bovins, et de la vache en particulier, dans l’univers religieux des Hindous. Dans ce pays, la pression sur l’environnement est déjà bien trop forte : la "capacité de charge" est dépassée. La réduction du cheptel passe par l’amélioration de sa productivité. Faut-il l’obtenir par sélection interne ou croisement avec des souches étrangères ? L’étendue, la diversité et les traditions du pays sont des facteurs qui s’additionnent pour compliquer à l’infini cette "vaste question".

Notes

Le texte original est paru en anglais dans le bimensuel Down To Earth, publié par le Centre for Science and Environment, Tughlakabad Institutional area 41, New Delhi-110062, India - cse@cseindia.org - www.cseindia.org

G. Le Bihan traduit les articles de Down to earth pour la revue Notre terre, vers un développement durable. Il a repris cet article sous forme de fiche DPH.

Source

Articles et dossiers

KHURANA, Indira, Le lait qui a mangé l'herbe in. Notre Terre, vers un développement durable, 1999/10 (France), 1

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