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Essai d’analyse de l’influence des appartenances sociales, religieuses et ethniques dans le conflit rwandais

Cyril MUSILA

04 / 1999

’Seigneur, où étais-tu pendant le génocide? ’ dit la prière d’un rescapé du génocide rwandais. Il pose le problème de l’absence de Dieu dans des situations difficiles. La Bible, et surtout l’Ancien Testament est rempli d’exemples où le fidèle, violé et massacré, se demande pourquoi Dieu l’a abandonné. Jésus, sur la croix avait fait aussi une prière semblable : ’Seigneur, pourquoi m’abandonnes-tu? ’

On peut interprêter cette interrogation comme une demande de vengeance ; mais on peut aussi la comprendre comme une incompréhension du croyant devant le silence de Dieu vis-à-vis du déchaînement de la violence de l’ennemi.

Dans ce petit essai, nous essayons de faire une analyse personnelle de l’usage que les génocidaires rwandais ont fait de leurs différentes appartenances sociales. Schématiquement, on peut dire qu’un Rwandais a trois niveaux d’appartenance: la nationalité rwandaise, une appartenance religieuse (chrétienne, musulmane, animiste)et une appartenance ethnique (Tutsi, Hutu et Twa)dans laquelle s’inscrit la famille. On ne sait pas comment ces trois niveaux s’interpénètrent chez une même personne et comment elle navigue de l’un à l’autre dans une situation normale.

S’agissant du contexte de guerre et des tueries de 1994, le génocidaire était Rwandais, Chrétien et Hutu. Il avait en commun avec la victime Tutsi le fait d’être Rwandais et Chrétien. Il avait utilisé ce qui leur était commun et ce qui les différenciait. On ne sait pas avec quelle intensité. Beaucoup d’analyses ont insisté sur le massacre de l’Autre, être différent comme motivation des acteurs du génocide. Nous allons surtout parler du massacre du semblable, et en particulier nous allons voir comment l’appartenance chrétienne a pu être utilisée.

Baptisés, participant aux sacrements et aux cultes dans les églises, les Hutu et les Tutsi sont des chrétiens. Comme tous les chrétiens du monde, ils forment la communauté des croyants. Ils sont voisins, font partie des paroisses et des diocèses. A ce titre, ils se partagent un certain nombre de valeurs. Les imbrications enchevêtrées des liens familiaux et chrétiens entre Tutsi et Hutu font que le Tutsi, pour le Hutu, n’est pas du tout une personne qui n’a rien à voir avec ses problèmes. Pour leTutsi, le Hutu est inextricablement une part de lui-même. Il est sa propre image chargée de tout un ensemble de sentiments difficiles à analyser. Si on employait le langage religieux, on pourrait dire qu’ils sont tous l’image de Dieu, donc semblables.

Mais cette similitude, le lien de filiation comme ’tous fils de Dieu’ n’a pas été suffisante et forte pour résister à l’idéologie du génocide qui avait créé des typologies qui renversaient les valeurs chrétiennes. Elle a même rendu ’facile’ certaines choses. Ainsi le frère chrétien Tutsi est presqu’automatiquement devenu ennemi Tutsi, le voisin, le co-paroissien avec qui on partageait des expériences de vie a été vite transformé en première victime à abattre. Parce qu’étant tous chrétiens, ’frères’ et ’semblables’, se connaissant tous parfaitement, le saut vers l’horrible était facile à faire. Aucune barrière n’existait. Ces valeurs chrétiennes n’ont donc pas résisté face à la violence du génocide, elles n’étaient pas de barrières morales mais au contraire, elles ont été utilisées comme une porte.

Beaucoup de chrétiens, prêtres et laïcs Rwandais, ont tenté d’expliquer pourquoi les Chrétiens ont tué d’autres Chrétiens. Ils répondent que l’Eglise a échoué son évangélisation : le christianisme était un christianisme de surface. D’après eux, malgré la ferveur chrétienne et le nombre important de chrétiens ou de religieux par habitant, les gens sont restés foncièrement Hutu, Tutsi et Twa. Donc l’identité ethnique est restée plus forte que l’appartenance nationale ou religieuse. Rester soi (Tutsi, Hutu, Twa)constitue une valeur. Mais c’est un certain usage de cette appartenance qui a gêné: aller jusqu’à épouser les travers, les innimitiés ou aux haines mises en place par des idéologies extrémistes au nom de ces appartenances a renié l’amour du prochain, fondement du christianisme.

Mots-clés

église catholique, idéologie, génocide, religion et violence, conflit ethnique


, Rwanda

Commentaire

Les discours, les pratiques de l’Eglise ont-ils créé, mis en place ou fortifié des catégories d’ennemis au Rwanda? A lire les témoignages, je n’ai pas cette impression. L’Eglise n’a pas construit le cadre idéologique, ni participé activement au génocide. Un prêtre, André Sibomana, pense que l’accusation selon laquelle L’Eglise du Rwanda a pris part au génocide est une accusation politique parce que l’Eglise est un témoin gênant pour le pouvoir actuel. Si l’Eglise a des reproches à se faire, c’est parce qu’elle a pris de mauvaises positions à des moments graves, elle s’est parfois compromise avec le pouvoir. Mais il n’y a nulle part trace d’une participation délibérée de l’Eglise à l’idéologie du génocide.

Le problème de l’Eglise aujourd’hui est de savoir pourquoi l’identité chrétienne n’a pas empêché que des gens partageant les mêmes valeurs s’entretuent.

Notes

Fiche réalisée dans le cadre de l’atelier sur ’ Religion et Paix ’, La Haye, mai 1999

Pour plus d’informations vous pouvez contacter l’auteur à l’adresse suivante : 66 rue des Cascades 75020 Paris Tel/Fax : (33)-01. 43. 49. 05. 82.

Source

Texte original

Centre de Recherche sur la Paix - Institut catholique de Paris - 21 rue d’Assas, 75006 Paris FRANCE- Tel 33/01 44 39 84 99. - France - www.icp.fr/fasse/crp.php

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