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Accompagner techniquement et moralement les agriculteurs en difficulté

Association Aid’Agri 69

Anne Sophie BOISGALLAIS, Anne Marie VEYRAC

03 / 2000

Le 11 février 1997, le CMR du département du Rhône organisa une réunion d’information et de témoignage sur les agriculteurs en difficulté dans le département. Les militants découvrirent alors que cette situation n’est pas rare, allant du surendettement à la complète marginalisation (une centaine sont au RMI). Vivre cette situation est très rude, car les autres agriculteurs jugent facilement leurs collègues comme des incapables, tandis que d’autres attendent secrètement la chute de leur voisin pour récupérer ses terres.

Malgré les dispositifs administratifs et syndicaux existants, une douzaine des participants à cette réunion se dirent que tout n’était pas fait pour répondre aux appels des agriculteurs en difficulté dans leur département. Ils créèrent donc Aid’agri 69 en mai 1997. Les deux principaux promoteurs de l’initiative, agriculteurs, faisaient partie de la commission agri’diff de la Direction départementale de l’Agriculture, et s’étaient rendu compte que, dans cette commission, le traitement des dossiers était très superficiel et administratif. L’aspect humain de la détresse des personnes concernées n’était pas assez pris en compte. Il existe déjà une association, l’ADDEAR, qui s’occupe des agriculteurs au RMI, mais que faire pour les autres ? En général, la difficulté financière les éloigne peu à peu du reste de la société et ils coupent tous les liens avec les organismes professionnels. A l’origine, les fondateurs d’Aid’agri 69 voulaient une grande ouverture pour être indépendants de toute organisation syndicale et professionnelle (la réunion de février 1997 avait accueilli aussi bien des adhérents de la Confédération paysanne, des adhérents à la FNSEA, que des non syndiqués).

La période de mise en place fut une période de combat contre certains a priori, avec la ferme intention d’aider et de défendre les petites exploitations d’agriculteurs en difficultés. Les membres d’Aid’agri 69 voulaient de plus, l’appui de la Chambre d’Agriculture pour leur projet, cette dernière étant davantage préoccupée par l’installation des jeunes agriculteurs et le développement des exploitations agricoles. Les contacts avec la Chambre d’agriculture furent bons d’emblée, le président étant content de voir que Aid’agri 69 avait une mixité syndicale.

Lors des réunions du Conseil d’administration de Aid’agri 69, les membres mettent leur appartenance syndicale entre parenthèses. Heureusement, chacun est préoccupé d’abord par l’objectif qui est d’aider les agriculteurs en difficulté, et la diversité des sensibilités constitue une richesse pour l’association.

Aid’agri69 a aidé toutes les instances agricoles à prendre conscience du problème et un comité de coordination est né, entre la Chambre d’Agriculture, les syndicats, la Direction départementale de l’agriculture (DDA), le centre de gestion, la mutualité sociale agricole et les associations. Ce comité de coordination a permis à Aid’Agri d’acquérir rapidement une reconnaissance et une crédibilité auprès de ces partenaires.

Aid’Agri a principalement un rôle d’accompagnement auprès de l’agriculteur en difficulté. L’accompagnateur donne des conseils techniques (production, matériel, investissements), mais il a surtout un rôle de médiation : il sert d’intermédiaire avec les différents organismes (banque, assurances). Il faut bien sûr laisser l’agriculteur faire les démarches afin qu’il garde toute maîtrise et toute autonomie, il faut juste le conseiller dans ce qui est le plus urgent et lui redonner confiance, car beaucoup d’agriculteurs coupent toute relation avec les organismes professionnels ou financiers lorsqu’ils ont des difficultés. Ces agriculteurs apprécient beaucoup que l’accompagnateur soit agriculteur comme eux, et aussi qu’il soit bénévole. Une confiance mutuelle naît des échanges, ainsi qu’une responsabilisation de l’agriculteur accompagné qui se sent comme redevable du temps que l’accompagnateur lui consacre : il n’a plus seulement envie de réussir pour lui-même, mais trouve une motivation extérieure supplémentaire. L’accompagnateur, quant à lui, gagne une certaine valorisation de son expérience et a le bonheur de se sentir utile, d’autant plus que derrière les problèmes économiques, se cachent souvent des problèmes familiaux, psychologiques ou de santé.

L’accompagnateur a un rôle moral de première importance : les difficultés rendent l’agriculteur isolé et le simple fait de parler à quelqu’un débloque certaines choses : le côté humain prime bien souvent sur la technique. Cela reste très difficile, il est moralement presque insupportable d’être dans le rouge pendant des mois et des mois, cela conduit bien souvent à la dépression. « C’est très difficile à vivre, témoigne A.D., nous restions cloîtrés chez nous, toujours dans l’angoisse d’une lettre recommandée ou d’un coup de téléphone. Seule l’aide de ceux qui nous ont entourés à ce moment-là nous a permis de nous en sortir. Nous, nous ne croyions plus à rien ».

Cependant, avant que les agriculteurs acceptent d’être aidés et accompagnés, il y a parfois un long chemin à parcourir : ils nient leurs problèmes, ne se reconnaissent pas en difficulté et refusent l’accompagnement. Pour ceux là, aucune démarche d’accompagnement ne peut être entreprise sans que la personne en ait fait la demande. Pour ce rôle de conviction, les assistantes sociales jouent un rôle crucial.

L’association Aid’Agri organise des formations spécifiques pour être accompagnateur, car ce n’est pas à la portée de chacun : la capacité au contact humain est primordiale, l’écoute est fondamentale, et l’impatience est à proscrire. L’accompagnateur ne doit pas croire qu’il a une vocation de sauveur, c’est parfois pénible pour lui : il doit partager certaines souffrances, rester discret sur ce qu’on lui confie, et être assez fort pour réfléchir aux perspectives d’avenir. Il faut donc monter des dossiers et se battre pour maintenir l’agriculteur sur son exploitation ; pour cette tâche très lourde, l’accompagnement n’est jamais laissé à une seule personne, afin de garder un certain recul et de se sentir épaulé dans cette démarche. Aid’Agri recherche des accompagnateurs bénévoles car une même personne peut difficilement s’impliquer dans plusieurs cas, et l’agriculteur aidé doit pouvoir se confier à une personne qui ne le connaît pas et ne le voit pas vivre au quotidien. Aid’Agri cherche aussi une possibilité d’avoir des conseils juridiques et législatifs, car l’accompagnement touche à toutes sortes de domaines parfois mal connus des accompagnateurs.

Aid’Agri a une permanente depuis septembre 1999, qui permet de faire le lien entre les accompagnateurs, les formateurs, les agriculteurs en difficulté, les partenaires et l’opinion publique, et de soulager certaines tâches administratives que l’agriculteur isolé ne pourrait assumer. Actuellement, Aid’Agri essaie de développer le domaine de prévention, ce qui remet en question certaines décisions notamment sur la politique agricole, à l’origine des difficultés de certains agriculteurs.

L’association essaie de mettre en place un accompagnement sous forme de parrainage pour les agriculteurs qui s’installent : ce soutien mené par une personne extérieure a pour but d’éviter certains dérapages qui conduisent plus d’un millier d’agriculteurs à de graves difficultés économiques, rien que dans le département du Rhône.

Mots-clés

agriculture, accompagnement social, parrainage, formation, politique agricole


, France, Rhône-Alpes

dossier

Des ruraux inventent de nouvelles solidarités : initiatives locales de militants du CMR, Chrétiens dans le monde rural

Commentaire

Les membres de cette association ont réussi à transformer en richesses ce qui aurait pu les conduire à un affrontement stérile. La volonté de défendre les plus faibles et par là-même de contribuer à la solidarité et à la vie du milieu rural les a réunis et leur a permis de dépasser leurs divergences syndicales. Une fois l’objectif commun défini, il leur a fallu passer du stade de la bonne volonté à celui de l’accompagnement efficace, et pour cela des accompagnateurs se sont mis en route, ont été soutenus, se sont formés. Enfin une troisième étape a été franchie : chercher à prévenir plutôt que guérir, agir sur les causes plutôt que sur les conséquences en remettant en question les politiques agricoles et en mettant en place des projets locaux, répondant au problème.

Ce chemin parcouru pour essayer de transformer une situation jugée injuste par des personnes de sensibilité différente est à bien des égards exemplaire.

Source

Entretien

Texte issu d’un témoignage de Jeannine et Raymond GUYOT

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