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La Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud

Quelles leçons pouvons-nous en tirer ?

David GAKUNZI

05 / 2001

Hugo Van Der Merwe dirige des travaux de recherche qui évaluent le travail réalisé par la Commission vérité et réconciliation ainsi que les initiatives communautaires de réconciliation parallèles.

- David Gakunzi : Pouvez-vous nous parler des objectifs de la commission ? Ces objectifs sont-ils atteints ?

- HVDM : La Commission avait un projet ambitieux et le mandat de tenter de promouvoir la réconciliation en Afrique du Sud. Ce projet était au départ centré sur les violations majeures des droits humains en Afrique du Sud durant l’apartheid. La Commission s’est efforcé de remplir son mandat, d’abord en faisant toute la lumière sur les violations et en établissant le plus exactement possible les responsabilités. Elle a tenté d’établir ces responsabilités au niveau politique, mais également de retrouver les individus criminels responsables d’actes de violence spécifiques. Le but était double : d’une part dresser un inventaire des faits officiel et de l’autre informer les proches des victimes sur ce qui était arrivé aux leurs et dans quelles circonstances.

Par ailleurs nous avions le devoir de concrétiser l’accord d’amnistie inscrit dans notre constitution. Cela signifiait que les gens devaient faire une démarche individuelle pour demander l’aministie plutôt que de bénéficier d’une amnistie générale. La Commission a dû entendre chacun de ces témoignages forcés, juger s’il s’agissait de violences politiquement motivée et révéler au public la vérité sur chaque cas. Et à travers tout ce processus, elle devait mettre en ouvre une forme de réconciliation - au moins promouvoir le dialogue et rétablir la vérité historique.

-DG : La commission a été critiquée pour avoir sacrifié la justice au profit de la réconciliation. On lui a également reproché d’être basée sur le sens chrétien du pardon. Que pensez-vous de ces critiques et quelle évaluation faites-vous du travail de la Commission ?

-HVDM : Fondamentalement, la Commission vérité et réconciliation est basée sur un compromis de justice parce que nous avons eu une amnistie. L’amnistie est une forme d’injustice et nous avons dû nous en arranger au mieux. Nous voulions profondément aller vers la réconciliation, donc nous avons cherché un compromis entre l’impunité et l’oubli du passé. Cela a été très difficile ; et parfois difficile à vivre pour beaucoup de Sud-Africains. Oui, nous avons largement sacrifié la justice et avons essayé de développer d’autres formes de justice. La Commission parle souvent de justice ’restauratrice’ : nous préférons nous focaliser sur les réparations, la vérité et les excuses des coupables de violences plutôt que sur leur châtiment. Cela a été un succès partiel. Dans quelques cas ce fut une expérience très profonde et porteuse de sens pour les victimes et a produit une nouvelle forme de vérité à laquelle nous n’aurions jamais eu accès si nous avions suivi un processus judiciaire normal.

Mais d’un autre côté, de nombreux auteurs de violations ne se sont pas fait connaître et la plupart de ceux qui se sont présentés n’ont pas montré suffisamment de remords ni de regret véritable pour ce qu’ils ont fait. Plus fondamentalement, il n’y a pas eu de réparations aux victimes de la part des auteurs de violations ni non plus de la part de l’Etat. En accordant l’amnistie, l’Etat a assumé cette responsabilité. Nous avons donc au départ sacrifié la justice au profit de l’amnistie, puis nous avons compromis la justice réparatrice en n’allant pas jusqu’au bout du processus.

La colère des Sud-Africains en général et particulièrement de ceux qui voulaient que les coupables soient punis est donc tout à fait compréhensible. Surtout quand vous avez le spectacle de gens ne montrant aucun remords pour ce qu’ils ont fait dans le passé. Le sentiment que ces gens doivent être punis, qu’ils ne peuvent pas s’en tirer à si bon compte, est compréhensible. C’est pourquoi je pense que la conception et l’organisation de la commission pose problème.

En ce qui concerne l’aspect chrétien de la Commission, il est difficile de l’évaluer. La plupart des Sud-Africains sont chrétiens et approuvent la philosophie sous-jacente à la Commission. Le soutien symbolique et public dont elle a bénéficié est principalement dû à ce message chrétien. La population trouvait normal que l’on parle d’excuses, de confession et de pardon. Cependant, tant que cela demeure à un niveau symbolique, cela apparaît comme des concepts vides : on ne voit pas réellement la confession ; le remords et le pardon se concrétisent à travers une forme quelconque de réparation individuelle et d’engagement des auteurs de violences à racheter leurs actions passées.

-DG : La Commission a tout de même réussi quelque chose. Quels sont ses succès et quelles leçons pouvons-nous en tirer dans le cas d’un processus de reconstruction d’une société divisée ?

- HVDM : Je pense que le premier succès est l’établissement de la vérité. La Commission Vérité a établi une description officielle relativement complète des événements du passé. Il est très difficile à présent pour quiconque de dire : ’Non, l’apartheid n’était pas ainsi, il n’y avait pas de violations massives des droits humains’. Les Sud-Africains blancs en particulier, qui ont essayé de nier la réalité de l’apartheid à travers des exposés, à la télévision, dans quelques journaux savent maintenant ce que l’apartheid a signifié pour la majorité des Sud-Africains. Nous avons au moins une base commune à partir de laquelle nous pouvons interroger le passé. Nous ne pouvons pas dire que c’était le bon vieux temps comme voudraient le faire croire certains blancs. Nous devons le voir dans sa réalité crue. Cet accord à propos du passé est une base fondamentale pour la réconciliation. Tandis que sur tant de sujets il y a désaccord, et sans vouloir minimiser ces désaccords, il nous faut reconnaître que la Commission nous a rapprochés de la vérité, en réduisant au moins le nombre de mensonges historiques.

La Commission a aussi permis l’existence de plus de débats publics sur les victimes, sur le concept de réconciliation, et même si nous ne sommes pas d’accord avec ce que cela a signifié en Afrique du Sud, les gens ont maintenant une opinion sur le sujet et on en parle plus. Tout le monde est engagé et les victimes en particulier se sont mobilisées. Alors qu’auparavant les victimes n’étaient jamais invitées dans les débats, il y a maintenant des témoignages qui incitent au débat public sur la justice, la réconciliation et c’est un grand pas en avant. C’est difficile parce que la prise de parole a été soutenu dans certaines communautés alors que dans d’autres des voix se sont élevées puis se sont tues. Le défi est de mettre en place un soutien plus efficace, pour que les gens se lèvent et parlent d’eux enfin.

Mots-clés

réconciliation nationale, violation des droits humains, paix et justice


, Afrique du Sud

Commentaire

: Le transfert de cette expérience à d’autres sociétés n’est pas simple parce que des jugements hâtifs ont été produits. En tant que Sud-Africains nous sommes fiers de ce que nous avons fait, nous avons besoin de dire que nous avons créé un précédent et d’autres sociétés doivent faire mieux. Nous avons réussi quelque chose et nous avons aussi souvent échoué. C’est un défi pour les autres peuples que d’apprendre de cette expérience. Quelques pistes de réflexion : comment rétablir la vérité historique, permettre aux victimes de s’exprimer publiquement, comment leur donner un espace pour raconter leur histoire en public. Cela est très important pour les victimes car leur voix n’étaient jamais écoutées dans le passé. C’est encore difficile pour eux, mais le silence a été rompu à la fois au niveau des communautés locales et au niveau national. Certains ont parlé dans leurs communautés, d’autres dans les médias nationaux. Cela doit pouvoir exister dans toute société où il y a eu une guerre civile.

Autre thème de réflexion : comment promouvoir la réconciliation entre victimes et bourreaux. Comment une communauté peut s’engager dans un processus de récupération de sa propre histoire. A chaque niveau, la commission a expérimenté des échecs et des succès et nous devons évaluer les uns et les autres. Il n’y a pas encore suffisamment de réflexion et d’analyse critique. Une part du problème réside dans le fait que la Commission a été très efficace pour sa propre promotion sur la scène internationale et a de très bonnes relations avec les médias. Ses réussites sont mieux diffusées que ses échecs. Nous devons rééquilibrer cette vision si nous voulons trer des leçons de cette expérience.

Notes

Texte original en anglais dans cette base de données.

Entretien avec VAN DER MERWE, Hugo

Source

Entretien

CIMLK (Centre International Martin Luther King) - BP 14 Bujumbera, Burundi - Tel 00 257 242057 - Fax 257 241500 - cimlk@cbinf.com -

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