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Expériences comparées du crédit aux hommes et du crédit aux femmes au sein d’une même fédération locale de groupements mixtes (Thiès, Sénégal)

Noël TINE, Séverine BENOIT

05 / 2001

Noël TINE, président de la Fédération des Associations et Groupements des Agriculteurs de Fandène :

"Tous les deux ans on faisait des séances d’évaluation d’un projet financé par une ONG étrangère. Ce n’était pas seulement du crédit pour les femmes. Il y avait aussi du crédit pour les hommes pour les appuyer dans l’agriculture, pour la fertilité des sols. A Fandène, l’agriculture et l’élevage sont deux choses qui marchent ensemble. Et on s’était aperçu que les sols de Fandène étaient vraiment pauvres, alors il fallait une ligne de crédit pour les hommes, pour qu’ils puissent acheter des boeufs et faire de l’embouche. Après cela, ils peuvent profiter du fumier organique pour fertiliser leur champ et pouvoir prendre l’agriculture en charge.

Au fil des évaluations, on a vu que chez les femmes il y avait une solidarité qui marchait entre elles et qu’elles remboursaient bien. Mais du côté des hommes, toujours les remboursements posaient problème. Alors pour les hommes il fallait changer de méthode. Il ne fallait pas leur donner d’argent pour acheter un boeuf ni pour commercialiser. Parce que parfois tu prêtes 100.000 CFA (1.000 FF) à un homme, il utilise 50.000 CFA pour un petit veau et les autres 50.000 FCFA sont mis dans la scolarité ou autre chose. Après la vente, il n’y a pas beaucoup de bénéfices : il n’y a même pas le capital qu’il avait emprunté et le remboursement pose problème. Après l’évaluation, on s’est dit que ce n’était pas la bonne démarche parce que ce crédit n’aide pas les hommes à se débrouiller et nous freine dans notre action pour le développement. Parce qu’on ne voit pas l’activité qui continue, et ce sont les poursuites de dettes qui continuent qui peuvent parfois aller jusqu’à la gendarmerie. Et comme tous ce sont des parents, si tu emmènes quelqu’un à la gendarmerie, c’est un conflit que tu mets à l’intérieur du village. Et parfois cela poussait les gens à abattre les rôniers pour vendre et payer les crédits. C’étaient des problèmes qui nous ont décidé à dévier un peu le programme.

Actuellement on a mis l’accent sur le programme d’aménagement des bas-fonds parce que c’est vraiment une activité génératrice de revenus pour les hommes. On avait une grande surface de terre dans les plateaux, des terres dégradées, et il fallait remettre ces terres en état. Désormais, on travaille dans ce sens-là. Il n’y a plus de crédits aux hommes sauf pour les puits. Dans les localités il y a des puits traditionnels qui ont été creusés à la main. Et pendant l’hivernage, si le marigot arrive, cela démolit le puits complet, c’est à dire qu’il y a un trou une perte de surface énorme dans les bas-fonds. A cause de ces trous qu’on ne peut pas cultiver. Il faut combler ces trous, et appuyer les gens en leur donnant du crédit pour faire des puits modernes. Ce qui leur permet de rembourser, c’est que chaque année ils font du maraîchage là-bas. Et maintenant, on voit des remboursements qui viennent à l’heure. L’intérêt, c’est que la personne peut travailler, rembourser et puis se nourrir avec sa famille, assurer les études des enfants et tout cela.

Le programme de crédit continue pour les femmes. Elles prennent le crédit et certaines font du commerce : elles achètent des produits et vont les vendre sur les marchés. D’autres achètent des porcs, des chèvres et même des boeufs et elles font l’embouche. Elles empruntent à la Fédération, mais c’est leur groupement qui prend le crédit, c’est la responsable du groupement qui signe la dette. Après, chaque groupement prête l’argent à ses membres et c’est lui qui doit faire le remboursement à la Fédération.

Il y a 4 types d’intérêts :

- les intérêts annuels qui sont remboursables en une seule fois en fin d’année;

- les intérêts pour le remboursement d’un crédit par mensualités sur 12 mois;

- il y a la même chose mais pour une période de 6 mois : là encore le remboursement et les intérêts peuvent être globaux ou mensuels;

- pour le remboursement global au bout d’un an, l’intérêt c’est de 15 pour cent. Pour le remboursement par mensualités sur un an, il y a les deux premiers mois de battement où tu ne rembourses pas, mais les 10 autres mois tu rembourses avec un intérêt de 12 pour cent. Pour le cas des 6 mois avec un remboursement global, l’intérêt est de 7,5 pour cent et par mensualités c’est 6 pour cent.

Jusqu’à présent, avec les femmes, il n’y a jamais eu de problèmes. Le remboursement est de 100 pour cent.

Le problème est toujours du côté des hommes, parce qu’ils ont du mal à rembourser. La femme ici est vraiment courageuse dans certains domaines parce que les femmes n’aiment pas les critiques des autres femmes. Dans un groupe de 10, si les 9 autres remboursent, la dixième va chercher toutes les stratégies pour pouvoir rembourser parce qu’elle ne veut pas que les 9 autres disent qu’elle n’a pas remboursé. Les femmes discutent beaucoup et finalement elles sont toutes au courant de tout ! C’est une question d’honneur, c’est ce qui leur donne le courage de rembourser.

Les hommes, ils ne parlent pas comme les femmes. Ils prennent les crédits individuellement et même s’ils ne remboursent pas, peu de gens le sauront. Et même si les gens le savent, jamais un homme ne va aller voir un autre homme pour lui dire : "Tu n’as pas remboursé". Cela ne se passe pas comme ça, parce que les hommes ne parlent pas beaucoup, ils sont plus discrets et c’est cela le problème."

Mots-clés

organisation paysanne, genre, évaluation, crédit, conflit, production agricole


, Sénégal, Thies

Commentaire

Une description minutieuse des attitudes différentes des hommes et des femmes d’une même communauté rurale, au Sénégal, vis à vis du remboursement des dettes, en particulier.

Notes

Notre interlocuteur préside et anime l’une des plus anciennes associations paysannes du Sénégal. Sur l’histoire de cette association née en 1974, voir fiche DPH n° 5.221 et les fiches GRAD n° 491 et 493 extraites du même interview.

Entretien avec TINE, Noël, réalisé à Thiès en février 2001.

Source

Entretien

GRAD (Groupe de Réalisations et d’Animations pour le Développement) - 228 rue du Manet, 74130 Bonneville, FRANCE - Tel 33(0)4 50 97 08 85 - Fax 33(0) 450 25 69 81 - France - www.grad-france.org - grad.fr (@) grad-france.org

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