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Les jeunes de province et la renaissance du komsomol en Russie

Le cas Oudmourte

Iaroslav STARTSEV

09 / 2002

A l’époque soviétique, l’organisation de la jeunesse du Parti, le "komsomol" centralisait toutes les activités pour les jeunes. La disparition de cette organisation en 1991 a laissé les jeunes, en tant que groupe social spécifique, libres de toute politique gouvernementale. La parution de lois fixant les objectifs de la politique de la jeunesse et la brève existence d’un Comité d’Etat aux affaires de la jeunesse (1992-2000) n’ont rien changé, étant donné l’absence de cadres, de moyens financiers et de compétences réelles.

La renaissance des organismes publics consacrés à la jeunesse est due aux efforts des pouvoirs locaux et régionaux. En ciblant les intérêts des citoyens mais également leurs propres intérêts, les anciens fonctionnaires du komsomol jouent un rôle non négligeable dans ce processus. Délaissée par l’Etat fédéral, une politique de la jeunesse régionale a été mise en place dès 1991 avec la création de Comités régionaux délégués aux affaires de la jeunesse et l’édiction de lois à ce sujet. Plusieurs républiques russes comme le Tatarstan ou l’Oudmourtie, toujours sensibles à l’expérience soviétique, ont maintenu ces structures.

Cependant ces mesures sont souvent considérées comme un moyen pour maintenir des postes pour des fonctionnaires, ce qui est en partie vrai. Par conséquent, au début des années 1990, les Comités et leurs représentants se sont plutôt consacrés à faire de la politique ou du commerce, en élaborant entre temps quelques programmes d’action voués à l’oubli. Par ailleurs, plusieurs autorités municipales ont refusé de soutenir des personnes et des organismes d’ex-komsomols.

Pourtant, ces municipalités ont dû faire face à la fin de la décennie à de graves problèmes : le chômage des jeunes en quête d’un premier emploi, la toxicomanie pratiquement inconnue auparavant, la criminalisation de masse, les "familles adolescentes" et l’avortement chez les mineures, etc. Si ces problèmes trouvent diverses solutions dans les grandes villes, il en est tout autrement à la campagne : les fondations de bienfaisance, les organisations partisanes de la jeunesse, les rares programmes étatiques et les services d’aide psychologique n’arrivent pas jusqu’en province où les pouvoirs publics manquent toujours d’argent.

L’expérience des anciens du komsomol est brusquement redevenue demandée au niveau local. En Oudmourtie, les maires de plusieurs districts ont soutenu la création d’un comité local aux affaires de la jeunesse, en demandant aux anciens militants, souvent au chômage, de faire quelque chose pour les problèmes de la jeunesse. A partir de 1998, les autorités locales Oudmourtes ont signé des Accords avec l’administration régionale portant sur la mise en place d’une véritable politique de la jeunesse. Le contenu de ces accords porte sur la répartition des compétences et des moyens financiers. Dans la pratique, l’absence de moyens suffisants et d’un pouvoir réel incite les autorités publiques à baser leur action sur deux points : les traditions de militantisme et le carriérisme politico administratif.

Le militantisme se fonde sur un savoir-faire : à l’époque soviétique les militants étaient attirés non pas par l’idéologie mais par un esprit de communauté renforcé par des activités et des loisirs communs. Les attachés aux affaires de la jeunesse existant dans plusieurs villages ne font qu’organiser des activités et fixer des objectifs. Les jeunes qui n’ont pas eu le temps d’oublier les traditions séculaires d’entr’aide trouvent attirantes ces activités communes, qu’il s’agisse de danses ou de travaux d’intérêt public (plusieurs centres de jeunesse ont été construits par des jeunes bénévoles avec une aide minimum des administrations locales).

Les activités proposées (danses, compétitions sportives, théâtre) reprennent majoritairement celles de l’époque soviétique. Des clubs jeunes s’organisent pour discuter de la musique, de la mode, mais aussi pour apprendre des métiers simples (couture) etc. Seuls les cours d’informatique sont nouveaux, toutefois un ordinateur étant une chose rare à la campagne, ces cours sont limités. Des bourses du travail pour les jeunes ont été créées pour permettre aux jeunes de trouver un emploi temporaire, surtout en été quand les travaux agricoles ou d’équipement commencent.

Ces activités sont encadrées par des spécialistes et des bénévoles. Ainsi dans le district de Votkinsky (25 000 habitants, dont 6 000 jeunes de 14 à 30 ans répartis entre 35 bourgs et villages) le nombre de salariés municipaux en charge de la jeunesse est passé d’une personne en 1991 à 26 personnes en 2001, presque tous des anciens du komsomol. Les parents sont souvent impliqués soit en tant que membres des conseils de surveillance, soit en tant que bénévoles pour diriger les clubs. Dans le village de Grakhovo les parents hommes assurent le service d’ordre pendant les soirées dansantes : ils s’occupent d’empêcher la vente d’alcool, de faire cesser les rixes et de fermer la soirée à 23 heures. Les établissements scolaires prêtent souvent leurs locaux pour les activités jeunesse, leur personnel est aussi mis à disposition.

La rémunération des employés municipaux et des attachés aux affaires de la jeunesse est faible. Quant aux militants, membres des conseils consultatifs locaux de la jeunesse, ils exercent leurs activités bénévolement. Vu un niveau de vie souvent extrêmement bas, cela pose le problème de la motivation. Or, l’expansion des services de la jeunesse coïncide avec une crise des ressources humaines dans la fonction publique territoriale. Lorsqu’un cadre part en retraite, il est remplacé par un collègue d’un échelon inférieur. Les postes de niveau bas et moyen restent inoccupés faute de proposer une rémunération attrayante. Quant au système de recrutement et d’avancement dans la fonction publique Oudmourte, il reste largement clientéliste et empirique : malgré l’existence de lois préconisant le recrutement par concours, il est rare qu’un chef de bureau embauche quelqu’un qui ne soit pas de sa connaissance ou recommandé. Au niveau local, cette tradition devient une exigence impérative. De fait ce sont les jeunes militants qui forment la réserve pour la fonction publique locale. C’est ainsi que presque la totalité des membres des conseils de jeunesse sont cooptés par des élus ou par les représentants d’établissements scolaires.

Avec leur expérience et leur savoir-faire acquis sur le terrain et grâce aux anciens du komsomol dirigeant les comités locaux de jeunesse, les jeunes militants n’ont presque pas de concurrents. Les personnes formées pour travailler avec les jeunes sont rares (la formation de "animateur social" qui existe depuis peu). Pour beaucoup d’entre eux, c’est un travail intéressant qui ouvre les portes du pouvoir, des diplômes de cadres et, qui sait, de la fonction publique régionale ou d’une carrière politique. En effet, les jeunes de la campagne n’ont pas les moyens de payer leurs études supérieures et les possibilités de bénéficier d’une prise en charge par l’Etat sont rares. Par contre, un établissement local ou régional peut permettre à ses employés de suivre des cours pour avoir un diplôme, aux frais de l’établissement.

Mots-clés

jeune, accompagnement social, éducateur, politique de l’éducation, clientélisme, collectivité locale, administration publique


, Russie, Oudmourtie

Commentaire

Tout un système s’organise pour les jeunes au niveau local en Oudmourtie et résout plusieurs problèmes à la fois. Ce système est une copie du komsomol soviétique, qui était un instrument d’organisation et de contrôle des jeunes mais aussi la principale sélection et formation des cadres de l’élite politico-administrative. Au niveau régional sont organisées des filières propres, souvent bien différentes ; les jeunes des grandes villes, souvent occidentalisés, échappent eux à ces réseaux renaissants.

Source

Entretien ; Document de travail

STARTSEV, Iaroslav

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