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Comment les syndicats s’organisent face à l’absence de l’Etat et la montée de la corruption en Russie

’Défendre le Travail’ (Zascita Truda) : un exemple de syndicat autogéré

Annabelle ARKI

11 / 2002

Vladimir Vorobiov est responsable syndical dans la région minière de Kouzbass depuis une dizaine d’années. Il a tout d’abord fait partie de la direction de la Confédération du Travail de sa ville, syndicat inter-régional et interprofessionnel. Puis en 1998, ce syndicat est rentré dans la composition de Défendre le Travail, union syndicale également inter-régionale et inter-professionnelle créée la même année et présente dans les plus grandes villes de Russie comme Moscou, Saint-Pétersbourg, Vladivostok, Astrakhan. Ce syndicat est membre du réseau Alternatives également présent lors du forum de Florence qui se veut un mouvement associatif informel russe pour une économie et une société solidaires.

Depuis sa création, Défendre le Travail de Kouzbass fonctionne suivant les principes de l’autofinancement et de l’autogestion. Vladimir Vorobiov explique ainsi le choix de ce mode de gestion : d’une part, l’effondrement du système soviétique a laissé place à l’absence cruelle de moyens financiers et matériels conjuguée au délitement des structures collectives de protection des salariés et d’autre part, la corruption des dirigeants en Russie empêche dialogue et réformes dans le domaine social. Les salaires sont bas, souvent versés avec plusieurs mois de retard voire tout simplement gelés. Certains dirigeants d’entreprise détournent même une partie de la production à leur propre compte et falsifient la comptabilité de l’entreprise.

Le syndicat Défendre le Travail présente ainsi pour particularités de ne posséder ni direction, ni permanents, ni fonds propres dans un souci d’indépendance et de transparence. Le syndicat refuse toute affiliation à un parti politique contrairement à la plupart des syndicats en Russie dont les moyens d’existence dépendent très largement des structures politiques. L’organisation Défendre le Travail se donne pour mission d’informer et de former les ouvriers afin qu’ils assurent eux-mêmes la défense de leurs droits et de leur fournir une assistance juridique. Le processus de décision adopté est celui de la participation active des membres non soumis à une structure hiérarchique. Les membres ordinaires choisissent eux-mêmes de se réunir lorsqu’ils le jugent nécessaire, désignent un responsable du bon déroulement des débats et approuvent les décisions à vote ouvert ; les responsables syndicaux interviennent seulement ensuite, au stade de l’application de ces décisions que leur permet leur savoir-faire. Ces derniers expliquent par exemple comment se comporter pendant les piquets de grèves, comment interpréter le code du travail et faire valoir ses intérêts en tant que salarié, comment gérer ses émotions lors d’un procès, organisent des séminaires, conférences.

Cependant, l’originalité du syndicat de la région de Kouzbass réside dans la suppression des cotisations de ses membres. Cette décision s’explique également, autres les arguments évoqués plus haut, par le fait que le paiement des cotisations devenait un obstacle trop grand à l’adhésion des salariés, trop peu fortunés voire non rémunérés par leur entreprise depuis plusieurs mois ou années. Chaque action syndicale est donc financée par des collectes de fonds renouvelées. Chaque salarié le souhaitant participe à l’action collective à son niveau, en fournissant des biens ou du matériel faisant jouer l’entraide et la solidarité. Cette démarche semble avoir eu un certain succès dans la région de Kouzbass où d’après Vladimir Vorobiov, le nombre d’adhérents au syndicat Défendre le Travail serait passé de 3 en 1998 à plus de 3000 membres aujourd’hui.

Malgré tout, la faiblesse des moyens financiers induite par un tel mode de gestion empêche toute action de contestation d’envergure. L’argent manque pour effectuer des voyages à l’intérieur ou à l’extérieur de la Russie que ce soit pour protester aux côtés d’autres syndicats par exemple ou même pour se rendre devant les instances juridiques locales, souvent éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Ceci contribue à isoler le syndicat à l’échelon local où il est représenté. En outre, aux difficultés de l’autogestion s’ajoute un obstacle majeur lié au contexte politique: celui de la pression exercée par le gouvernement d’une part, par les chefs d’entreprises ou directeurs d’usines d’autre part. Le syndicat est régulièrement menacé de cesser son activité, ce que le gouvernement pourrait mettre à exécution en interrompant toute livraison de produits agricoles ou manufacturés vers la région de Kouzbass par exemple. La police frappe et arrête les manifestants. Il n’est pas rare que les salariés proches du syndicat fassent l’objet de menaces de licenciement (V. Vorobiov aurait reçu des menaces pour sa vie ainsi que pour celle de son fils). Certains responsables d’entreprise peuvent également chercher à se débarrasser des salariés en désaccord en les portant devant les tribunaux en s’appuyant sur de fausses accusations ou en suspendant le versement des salaires. L’une des missions principales du syndicat consiste donc à former les salariés sur leurs droits légaux et à faire pression sur les juges lors des procès où salariés et dirigeants d’entreprise se confrontent. La principale force du syndicat est alors de réunir le maximum de salariés à l’audience pour soutenir le salarié accusé.

Mots-clés

organisation syndicale, travail, autogestion, autofinancement, corruption, pouvoir


, Russie

Commentaire

Le témoignage de Vladimir Vorobiov reflète avant tout la situation de délitement du politique aujourd’hui en Russie dans un contexte économique marqué par le développement sauvage et rapide de la corruption. En ce sens, l’expérience de syndicat autogéré décrite ici s’inscrit avant tout dans ce contexte " historique " et apparaît davantage comme une action de résistance à ce contexte que comme un mode d’action original ou niveau capable de changer les mentalités de façon plus ou moins profonde. En revanche, ce mode d’organisation permet au plus grand nombre de salariés de s’impliquer à son niveau dans un processus allant de toute façon vers la reconnaissance des droits des salariés. Cette expérience me paraît néanmoins intéressante en ce qu’elle nous informe sur les propres limites de la société russe contemporaine et les difficultés terribles auxquelles est y confronté le monde du travail.

Notes

Cet entretien a été réalisé lors du Forum Social Européen, rassemblement anti-mondialiste qui s’est tenu à Florence, en Italie, du 6 au 10 novembre 2002. Ce forum avait réuni plusieurs délégations d’acteurs sociaux (associations, syndicats, partis et mouvements politiques) de différents pays d’Europe dont des participants venus de la fédération de Russie afin de débattre des fondements d’une autre Europe, plus sociale et solidaire.

Contact : Vladimir VOROBIOV, Co-président (depuis août 2002) du syndicat russe Défendre le Travail (Zascita Truda), Proezd Oktiabrskii, g.2, kb.36, 652470 Anjera-Soudjensk, Kouzbass (Sibérie), Fédération de Russie - Tél. en Sibérie : (738453) 241 76 - Tél./Fax à Moscou : (7095) 292 89 06 - risok78@mailru.com (personnel) - straiker56@mail.ru ; shein@duma.gov.ru

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Entretien

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