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Les rôles au village et dans l’exploitation familiale de l’épouse d’un paysan innovateur (Sénégal)

Récit de M. Julien BADJI, paysan semencier et pépiniériste en Casamance

Julien BADJI, Benoît LECOMTE

2002

M. Julien BADJI, semencier-pépiniériste, explique ceci : " Ma femme est originaire du village. Elle a fait des études secondaires. Pour rester au village, je devais prendre une femme originaire du village. On s’est marié et on vit dans le village. Je n’ai pas de problème d’insertion. Mais si je désire cultiver autrement, il y a des risques.

Par exemple au niveau du riz, quand on a eu nos 3 parcelles individuelles à exploiter, j’ai dit à ma femme : "On va labourer à plat, semer à temps, utiliser l’engrais, récolter et on va même faucher le riz". Habituellement pour les rizières on fait des billons mais elle a accepté qu’on laboure à plat avec une paire de boeufs et que je mette l’herbicide parce qu’elle n’allait pas se mettre à désherber. Elle a également accepté que j’utilise l’engrais chimique pour fertiliser. Sa parcelle a été citée comme exemple dans tout le village et elle était contente.

Là où elle n’a pas été contente, c’est que pour la récolte je ne pouvais pas attendre que les femmes viennent récolter épi par épi alors j’ai pris un groupe pour faucher le riz et les femmes ne sont pas descendues dans ma rizière. Une fois le riz fauché, on a battu le paddy avec une batteuse à pédale et on a mis le riz dans des sacs qu’on a amené au moulin pour le décortiquer. Après on est retourné à la maison avec les sacs de riz. Mais ma femme est membre d’une société de femmes qui fait un tour de travail par semaine. Le fait de ne jamais descendre dans ma rizière entraîne une rupture. Il faut que le riz soit récolté épi par épi pour faire des bottes sinon le riz va perdre son âme. Ma femme n’est pas descendue non plus dans ma rizière et pourtant la rizière constitue le domaine de la femme alors quelque part elle n’était pas contente. Donc on a repris les billons, on récolte épi par épi et on ne fauche pas le riz car il faut que ma femme ait cet honneur de voir les autres femmes dans sa rizière.

Pour le temps du travail, étant donné qu’on vit de l’exploitation familiale, j’ai dis à ma femme qu’on devait travailler comme tout le monde de 8 h à 12 h et de 15h à 18 h. On travaille donc ensemble une journée puis elle me dit que le lendemain elle a une société de travail communautaire. La société du village a son jour, la société du quartier a son jour, la société de la famille aussi. Si on trouve 3 jours de société par semaine, ma femme, pendant ces 3 jours, ne sera pas dans l’exploitation familiale. Là j’ai dit non, qu’il ne fallait pas qu’elle soit dans les autres sociétés.

On a commencé, 1 à 2 ans, et les autres femmes ont dit : "Il est vrai que tu es avec ton mari mais le jour où tu iras accoucher est-ce que c’est ton mari qui t’accompagnera ou les autres femmes ?" C’est pour dire qu’il y a une place pour les hommes et une autre pour les femmes. Et là j’ai vu que c’était un risque que ma femme soit coupée des autres femmes parce que ces dernières voient ensemble, analysent leurs problèmes, prennent les décisions ensemble et si ma femme n’y participe pas, c’est à son détriment. Elle n’était pas informée de ce qui se passait dans les autres groupes. Ma femme ne devenait pas une femme du village et moi également je ne devenais pas quelqu’un du village. Mais il faut faire des options.

J’ai eu deux enfants avec ma femme qui ont aujourd’hui 15 et 13 ans. Entre le deuxième et le troisième on a attendu 9 ans. Certaines disaient que ma femme ne pouvait plus produire mais c’était parce qu’on avait fait le planning familial pour donner la chance à nos 2 premiers enfants.

Actuellement, dans le village, des femmes de la génération de ma femme commencent à accepter le planning familial car quand on planifie on peut espacer les naissances, on peut s’organiser et également avoir une meilleure santé. Il a fallu que quelqu’un fasse cela pour que les autres femmes puissent s’y référer.

Ma femme fait la rizière avec les autres. Après la saison des pluies, elle fait le bloc comme l’exploitation familiale. Comme on a de l’eau, on peut faire du maraîchage et des pépinières. Et les autres femmes sont en train de faire comme ma femme. En plus de cela il y a l’élevage domestique, ma femme a commencé à élever des chèvres, elle les fait boire régulièrement, les surveille de près. Quand les chèvres sont malades, elle me bouscule pour que je fasse venir le vétérinaire. Elle donne des préventifs et s’intéresse à la santé des chèvres. De ce fait, ces chèvres sont belles et les autres veulent en avoir. Donc elles demandent à ma femme sa façon d’élever les chèvres. Elle explique. Je vois qu’elle partage et qu’il a fallu qu’elle ferme les oreilles pour en arriver là.

Les autres ont vu que ma femme pouvait faire l’élevage des chèvres sans être formée. Maintenant, l’école de formation de la Coopération suisse de Ziguinchor reçoit des groupements féminins et des individuels féminins pour se former dans l’élevage de chèvre, de mouton, de poulet de chair. Ma femme a bénéficié de cette formation. Pour moi ce n’était pas seulement le livre qu’elle pourrait lire ou écouter qui comptait mais aller visiter. Maintenant, être au four et au moulin, à la distribution et à la collecte, me pose des problèmes. C’est la raison pour laquelle j’implique de plus en plus ma femme dans le travail. Elle s’occupe de la distribution des graines politulènes et également de la gestion du compte au niveau de crédit mutuel à Bignona. Elle a accès au compte, elle retire de l’argent pour payer les fournisseurs. Elle encaisse également l’argent auprès de nos clients. Le problème qui se pose, c’est que c’est du nouveau dans notre société que la femme soit impliquée et que vous partagiez des points de vue. Pour que ma femme en arrive là, il a fallu qu’elle renonce au train train habituel de la vie. "

Mots-clés

femme, changement social, adaptation aux changements culturels, régulation des naissances, organisation de femmes, genre


, Sénégal, Bignona

Commentaire

L’entreprise individuelle a permis à la femme de notre interlocuteur d’avoir de nouvelles responsabilités et d’améliorer son statut. Mais il n’est pas facile de changer de comportement individuel lorsque l’on appartient à une association villageoise. Certaines pratiques modernes ont été abandonnées pour ne pas fâcher les femmes du village. Un témoignage étonnant.

Notes

Voir les fiches extraites du même interview mené en mars 1999 par Benoît Lecomte.

Entretien avec BADJI Julien, réalisé à Bignona en mars 1999.

Source

Entretien

LECOMTE Benoît

GRAD (Groupe de Réalisations et d’Animations pour le Développement) - 228 rue du Manet, 74130 Bonneville, FRANCE - Tel 33(0)4 50 97 08 85 - Fax 33(0) 450 25 69 81 - France - www.grad-france.org - grad.fr (@) grad-france.org

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