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Que pourrait faire l’aide pour s’intéresser tant aux groupes qu’aux individus ? (Sénégal)

Le point de vue d’un paysan innovateur, à cheval sur la promotion collective et la réussite individuelle (Bignona, Casamance)

Julien BADJI, Benoît LECOMTE

2002

M. Julien BADJI, paysan innovateur en Casamance, explique ceci : " Si je parle de cette aide, c’est que tout le village l’attend impatiemment. Mais c’est comme quand on se met à prier pour qu’il y ait une pluie et qu’elle ne tombe pas là où on l’attend. Les gens sont là, regroupés dans une vallée et prient pour que la pluie tombe mais chacun souhaite que ce soit au milieu de son exploitation familiale. Pour l’aide c’est pareil : à travers nos organisations paysannes on souhaite que cette aide arrive, mais elle arrive au niveau des périmètres, au niveau des blocs maraîchers, de ce que nous avons conçu ensemble dans les groupes, et cela ne tombe pas dans des activités individuelles. On voit que les organisations, nos appuis extérieurs, nos bailleurs de fonds s’évertuent à toujours financer les groupes, les groupements, les GIE. Or, les individus qu’on appuie dans ces groupes ont des comportements individuels. Donc il faudrait revoir où l’on doit loger l’aide. Cela peut passer par l’organisation paysanne, arriver aux groupements, mais les gens attendent l’aide dans l’exploitation familiale, dans le périmètre, dans la parcelle de riz, dans le quotidien, dans l’élevage domestique, dans le train train habituel du carré de famille.

L’aide existe et je sais qu’elle est là. Mais elle devra s’orienter vers les individus, dans leurs activités individuelles, pour qu’ils puissent développer leurs activités soit financièrement, soit par la formation, soit par l’information et non dans les activités de groupes uniquement. Pour cela, il faut entrer beaucoup plus dans la communauté pour voir ce que font les individus dans leurs activités. Je regarde ce que l’AJAC (Association des Jeunes Agriculteurs de Casamance, née en 1977) fait depuis longtemps avec les groupements jusqu’à aujourd’hui et c’est ce que font également les autres organisations paysannes. Mais les membres, dans toutes les organisations paysannes, attendent que la pluie tombe dans leur parcelle individuelle et non dans la parcelle communautaire.

Les bailleurs avec qui j’ai travaillé jusqu’à présent on toujours financé seulement les groupes. Cela peut être sous forme de crédit, le crédit mutuel finance individuellement, la CNCAS (Caisse Nationale de Crédit Agricole du Sénégal) individuellement sous la forme de groupes organisés mais pas sous la forme directe. On finance l’engrais individuellement, les charrettes aussi, en gros l’équipement individuel mais passant par le groupe.

Au sein de l’association AMICAR (Amicale des Centres des Animateurs Ruraux) notre plan d’action de 93-95 (qu’on a réfléchi avec le CESAO (Centre d’Etude Economique et Sociale d’Afrique de l’Ouest) était composé de 48 lignes de crédits pour des activités individuelles. On a essayé de vendre le projet mais le premier client qui s’est présenté était Développement et Paix, notre ancien partenaire, l’Organisation Canadienne. En jetant un coup d’oeil elle a trouvé que c’était une nouveauté par rapport à ce qu’on avait habituellement présenté mais elle ne s’est pas embarquée avec nous.

Actuellement il y a le groupe des femmes qui veut être aidé dans les activités individuelles comme l’élevage de chèvres, de porcs, le petit commerce et pas seulement dans le maraîchage. Si on trouvait un partenaire qui comprend que les choses ont évolué, je pense que se serait capital. Un argument est celui de ne pas détourner les organisations qui sont déjà là. Au village par exemple, il y a des organisations traditionnelles comme l’association villageoise de développement et les associations de quartiers. Il ne faut pas éviter ces espaces-là. Celui qui aide ne doit pas partir de Ziguinchor pour arriver directement dans un village sans connaître le chef du village ni les habitants du village et donner un financement. Car individuellement vous pouvez réussir comme vous pouvez également échouer.

Celui qui réussit fait tâche d’huile et les autres en font autant mais s’il échoue, ni la banque, ni le bailleur de fonds ne pourra rentrer dans ses fonds. Car au village personne ne fera pression sur lui. C’est pour cela qu’on pense que le groupe doit être la caution. Il faut que le groupe soit là pour dire que cet individu pourra payer. Et s’il ne paie pas, les membres sont engagés avec lui à payer.

Le groupe peut même dire : "Pour le prochain bateau, on va demander à tel ou tel de s’embarquer, ensuite le bateau reviendra prendre les autres". Mais dites-vous que si on doit laisser démocratiquement à tout un chacun la possibilité de se prononcer sur les passagers du premier bateau, je vous assure qu’il en aura beaucoup. Donc il faut que le choix se fasse démocratiquement, que le groupe soit impliqué. Il ne faut pas que ce soit par exemple : je suis de l’organisation paysanne, on me dit qu’on veut pour le prochain bateau 10 personnes à financer individuellement et que je fasse embarquer ces 10 personnes à l’insu du groupe tout en sachant qu’un des gars, arrivé en pleine mer, percera le bateau. Je pense qu’il faut veiller à cela. Il faut veiller également à qui va faire le choix des individus parce que les membres se connaissent entre eux. Il faut accompagner le groupe dans son choix parce qu’il peut dévier la chose pour d’autres intérêts. Donc le groupe doit être le lieu de décision d’une façon décentralisée, d’une façon démocratique, afin qu’on puisse voir que cet individu mérite vraiment cette aide-là. "

Mots-clés

organisation paysanne, projet de développement, coopération, financement du développement, innovation, structure d’appui


, Sénégal, Bignona

Commentaire

Une opinion intéressante sur l’aide extérieure et le public auquel elle s’adresse. Notre interlocuteur défend l’aide individuelle et pas seulement l’aide au groupe. Même si l’aide pour les groupes peut servir à développer des activités individuelles.

Notes

Voir les fiches extraites du même interview mené par Benoît Lecomte en mars 1999.

Entretien avec BADJI Julien, réalisé à Bignona en mars 1999.

Source

Entretien

LECOMTE Benoît

GRAD (Groupe de Réalisations et d’Animations pour le Développement) - 228 rue du Manet, 74130 Bonneville, FRANCE - Tel 33(0)4 50 97 08 85 - Fax 33(0) 450 25 69 81 - France - www.grad-france.org - grad.fr (@) grad-france.org

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