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Souvenirs du vieux Li, paysan pauvre du Nord de la Chine

Sylvie DIDERON

03 / 1993

"Je suis venu du Shandong la 12ème année de la République (1923). J’avais moins de 10 ans et nous fuyions les inondations de la vallée du Fleuve Jaune. 60% des familles de Dazhuang, notre village, sont originaires du Shandong. Nous sommes venus par vagues, des centaines et des centaines de gens. Quand nous sommes arrivés, nous n’avions rien. Ici, il y avait quelques propriétaires terriens et des paysans qui louaient des terres cultivables. Mes parents m’ont placé chez un propriétaire terrien. Il possédait bien un quinzaine d’hectares mais n’en cultivait que quatre lui-même. Le reste était en métayage, à 50 % du produit de la terre. En fait, il était fils unique et son père, qui fumait l’opium, était mort quand il avait 6 ans. Il était donc le seul homme restant de la famille. Il fumait l’opium. Nous étions deux ouvriers agricoles nourris et logés chez lui. Il avait tout le matériel nécessaire: charrue, herse, semoir, brouettes, chariot, un cheval, un âne et un boeuf. A tous les trois, nous cultivions les 4 hectares. Les femmes restaient à la maison où elles filaient le coton. Mes parents n’avaient toujours rien. Ils survivaient de glanage, de travaux agricoles temporaires au moment des récoltes et en faisant les "coolies", portant des lourdes charges pour les autres.

Quand les Japonais sont arrivés, il y a eu de terribles batailles contre l’armée nationaliste à Dazhuang parce que nous ne sommes pas très éloignés de la ville. Des centaines de soldats ont été abattus là: un vrai carnage. J’ai été blessé et suis devenu bossu. Le Parti Communiste est arrivé en 1947. Quand la réforme agraire a eu lieu, en 1950, nous avons tous reçu une part des terres des propriétaires terriens. Seuls les petits paysans propriétaires ont gardé leurs terres et leurs outils. Finalement, ils en avaient plus que nous mais nous avions tout de même quelques parcelles. Comme les outils manquaient, nous avons dû nous grouper avec nos amis et relations pour utiliser le matériel agricole et les animaux. Nous avions à manger.

Très vite, en 1957 et 1958, les communes populaires ont été organisées. Tout a été mis en commun, même le matériel de cuisine! Nous mangions dans de grands réfectoires. Notre commune comportait 38 équipes de production et correspondait à 7 villages actuels: il y avait au moins 10 000 personnes. A l’époque du Grand Bond en Avant, tout a été remis en question: on cultivait même du riz le long des canaux de drainage: c’était du jamais vu dans l’histoire de Bozhou. En 1961, après la famine, tout a été arrêté. Il manquait tellement de nourriture que les prix agricoles ont flambé. Si bien que les ouvriers quittaient leur travail, les élèves l’école, encouragés par leurs professeurs. Et des familles entières venaient s’installer à la campagne. Vers 1965, les communes ont été reformées mais en plus petit. Cette fois, l’important, c’était l’équipe. Nous étions 70 dans la nôtre, dont 30 forces de travail. Le travail sur les terres de l’équipe était collectif mais chacun avait en plus un lopin de quelques m2 où il cultivait des légumes et ce qu’il voulait. Le travail était organisé et réparti par le chef d’équipe. Moi, je gardais les boeufs de l’équipe. A cause de mon infirmité et de ma pauvreté, je me suis marié tard et avec une femme idiote, divorcée. J’ai eu 4 enfants. Comme j’étais la seule force de travail de la famille, le chef m’a donné une tâche régulière qui me permettait d’assurer un minimum de points travail pour nourrir ma famille.

C’est dans l’étable d’alors que nous vivons actuellement. Mes fils ont 23 et 25 ans et ne sont pas mariés. Ils ne se marieront jamais, nous sommes trop pauvres. Les seuls partis qu’on leur propose sont des filles simples ou handicapées. Pourtant, l’aîné est instruit. Il a pu aller au collège et a même appris l’anglais. C’était gratuit pendant la collectivisation. Il était brillant. Il a même été choisi comme chef des "petits gardes rouges" pendant la Révolution Culturelle. Alors, plus personne n’étudiait mais les écoliers travaillaient dans des manufactures ou partaient battre les anciens propriétaires terriens habitant encore ici. Mon aîné a battu le Vieux Du, mon ancien patron. Maintenant, ils sont amis. Ce sont eux les plus instruits du village. Ceux à qui on demande de lire ou d’écrire des poèmes sur les banderolles rouges du jour de l’an."

Mots-clés

agriculture, paysan, Etat et société civile, histoire du développement, politique de développement, système agraire, développement rural, intervention de l’Etat dans l’agriculture, organisation communautaire, milieu rural


, Asie, Chine, Anhui

Commentaire

1. Quand une tranche de vie résume en quelques mots simples et émouvants 70 ans d’histoire de la Chine... Plus qu’un résumé, c’est une révélation, un éclaircissement, une illustration de ce qu’on pu humainement signifier les mots qu’utilisent les livres: propriétaires terriens, paysans sans terre, guerre civile, révolution, réforme agraire, "grand bond en avant", communes populaires...

2. "Tel père, tel fils", les règles sociales et de reproduction sont parfois si dures qu’elles interdisent le mariage "normal" au plus pauvre! La pauvreté est-elle donc héréditaire? Est-elle donc à ce point puissante qu’elle ne puisse quitter la famille, que le régime politique soit communiste ou "libéralisé"?

Notes

Ma thèse (Institut National Agronomique Paris-Grignon; en cours)résulte d’un travail de recherche de terrain, d’observations et d’enquêtes menées auprès des acteurs de l’agriculture locaux: paysans, cadres,...dans plusieurs districts chinois.

Source

Thèse et mémoire

DIDERON, Sylvie, INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE PARIS-GRIGNON, 1993/00/00 (Suisse)

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