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Le retour de la menace nucléaire à Jadugoda en Inde

Exploitation des mines d’uranium et lutte de la communauté tribale pour sa survie

PT GEORGE

07 / 2011

À la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon en mars 2011, les pays du monde entier ont commencé à réévaluer la sécurité de leurs centrales nucléaires et à remettre en question leur dépendance à l’énergie nucléaire. L’Inde, au contraire, a développé un important plan d’expansion de ses centrales.

Cet article a pour but de démêler quelques-unes des controverses qui entourent l’exploitation des mines d’uranium en Inde. Il examinera également comment une entreprise publique, seule responsable de l’exploitation des mines d’uranium en Inde, ignore les droits des populations tribales vivant près de ces mines à Jadugoda, dans l’État du Jharkhand, et qui souffrent des séquelles des radiations.

Introduction

Le programme nucléaire de l’Inde, qui a débuté modestement après l’indépendance en 1947, s’est à présent métamorphosé en un gigantesque projet, incluant des dizaines de centrales nucléaires en fonction, une exploitation minière à grande échelle et l’établissement de plusieurs industries annexes. Bien que l’État indien fasse des efforts incroyables pour étendre et multiplier ses centrales nucléaires, la viabilité, la durabilité et la sécurité de ces projets sont rarement discutées dans le domaine public. Il est donc intéressant d’examiner cette controverse autour de la politique nucléaire de l’État indien, en particulier les problèmes liés à l’exploitation de l’uranium et à son impact sur les communautés tribales marginalisées.

À l’heure actuelle, l’Inde possède 20 réacteurs nucléaires opérationnels dans six centrales différentes, couvrant environ 3 % des besoins énergétiques du pays. Plusieurs autres réacteurs sont en cours de construction. Avec l’expansion de la production d’énergie nucléaire, les besoins d’approvisionnement en uranium (matière première de base pour la fission nucléaire) se sont accrus de manière importante. Le choix fait par l’État indien d’un développement à forte intensité énergétique s’est traduit par un défi toujours plus important à relever pour répondre aux besoins énergétiques du pays. L’augmentation continue de la production et de la distribution énergétiques est nécessaire afin de satisfaire cette soif énergétique illimitée. Ainsi, l’énergie nucléaire est présentée comme l’option la plus économique et viable pour alimenter la nation consommatrice d’énergie. La production à faible coût de l’énergie grâce à l’exploitation et au traitement de l’uranium local est donc devenue une préoccupation majeure pour l’Inde.

L’exploitation d’uranium à Jadugoda

La recherche de gisements d’uranium a débuté en Inde en 1951 et a mené à Jadugoda (ou Jaduguda), une région rurale à proximité de la ville industrielle de Jamshedpur. Alors située au Bihar, un État de l’est de l’Inde, Jadugoda appartient à présent au Jharkhand, État créé en 2000. Plusieurs communautés tribales y vivent telles que les Santhal, Munda, Oraon, Ho, Bhumiz, Kharia etc. Le Jharkhand est l’une des régions les plus riches du pays en termes de biodiversité et de ressources naturelles. Il abrite des forêts vierges et des réseaux fluviaux, ainsi que l’une des plus grandes réserves de charbon, de minerai de fer, de mica, de bauxite et de calcaire. D’importantes réserves de cuivre, de chromite, d’amiante, de kaolin, de manganèse, de dolomie et d’uranium ont également été découvertes ici. Jadugoda, qui était auparavant un petit village tranquille, a soudain connu la gloire lorsque de l’uranium y a été découvert. L’exploitation d’uranium a débuté à Jadugoda en 1957. Afin de gérer l’exploitation et le broyage de l’uranium, le gouvernement indien a créé en 1967 une société indépendante, l’Uranium Corporation of India Limited (UCIL) dont la première mission a été de prendre en charge l’exploitation de gisements d’uranium à Jadugoda. Celui-ci est devenu le centre de l’ambitieux programme nucléaire indien. Plus tard, d’autres gisements d’uranium ont été découverts dans la région. L’UCIL a donc développé ses activités, telle une pieuvre étendant ses tentacules mortelles.

Extraction d’uranium et traitement des déchets

Lorsque l’uranium, un élément hautement radioactif, est extrait de la croûte et des roches terrestres, son bouclier protecteur est détruit. C’est à ce moment-là que commence la contamination de l’atmosphère par les rayons radioactifs dangereux. L’extraction de l’uranium des roches implique des processus chimiques complexes. Après l’extraction de l’uranium, les déchets liquides sous forme de boue sont déversés dans un bassin à ciel ouvert. De nombreux produits dérivés et éléments radioactifs sont présents dans cette boue et émettent de dangereux rayons qui détruisent l’environnement et les plans d’eau, et affectent les organismes vivants à l’intérieur et à l’extérieur des mines. Toute personne entrant en contact avec ces bassins peut être sérieusement affectée par les radiations. Les puissants rayons gamma émanant des bassins peuvent non seulement pénétrer le corps humain, mais aussi un mur en béton d’une épaisseur de 30 centimètres.

De nombreux gaz émanent également de ces bassins. Une exposition à des gaz tels que le radon peut causer des dommages irréparables aux organismes vivants. L’impact d’une irradiation aux rayons gamma se poursuit sur une longue période de temps, exposant les organismes touchés à d’autres dangers et causant des destructions irréparables dans les organes internes. De plus, les femmes enceintes exposées à de hauts niveaux de radiation gamma risquent de faire une fausse couche ou d’accoucher d’enfants mal-formés.

Impacts des radiations sur les communautés tribales

La population d’environ 35.000 personnes qui vit à 5 kilomètres des mines est affectée par les radiations qui émanent des bassins. De nombreux villageois ont perdu leurs terres et leur travail lorsqu’ils ont été déplacés à cause des opérations minières, et beaucoup d’entre eux travaillent maintenant dans les mines d’uranium comme employés journaliers. Ils ne reçoivent en général pas d’équipement de protection approprié pour manipuler les matériaux radioactifs et travaillent mains nues, s’exposant ainsi à des radiations importantes. L’UCIL, qui est responsable de la santé de ses travailleurs, réfute pourtant les allégations de violation du droit du travail et des droits de l’homme. La compagnie défend vivement ses mesures de protection et refuse de reconnaître les problèmes auxquels font face ses employés.

Après une dizaine d’années d’exploitation minière dans la région, les personnes vivant autour des mines et des bassins ont finalement été victimes des radiations. De nombreux cas de cancer et de maladies de la peau ont été déclarés par les personnes vivant près de ces bassins. Le nombre d’enfants nés avec des anomalies congénitales a également augmenté dans la région, de même que les cas de tuberculose, de cancers des poumons ou de l’abdomen. Un grand nombre de femmes ont vu leurs cycles menstruels perturbés ou sont devenues stériles. Par ailleurs, plusieurs mineurs sont morts suite à diverses formes de radiation.

D’après Ghanshyam Birouli, un militant luttant contre l’exploitation d’uranium à Jadugoda, les symptômes d’irradiation sont plus visibles chez la génération née après le début de l’exploitation. Le père de Ghanshyam, qui a travaillé dans les mines, est mort d’un cancer des poumons. La négligence d’UCIL concernant le traitement des déchets ainsi que le manque de connaissances chez les populations tribales sur les radiations, les ont exposé à de hauts niveaux de radiations.

Au départ, les gens croyaient que le nombre croissant de maladies était dû aux mauvais esprits et à la colère des dieux et déesses. Afin de calmer cette colère, les populations ont procédé à divers rituels, mais sans résultat. Les docteurs Sanghamitra et Surendra Ghadekar, tous deux membres actifs d’Anumukti (un groupe militant contre le nucléaire), ont mené une enquête exhaustive sur la santé des personnes vivant près des mines d’uranium et des bassins. Leurs rapports indiquent qu’un grand nombre d’enfants nés dans les régions autour des mines de Jadugoda souffrent d’anomalies congénitales.

Résistance et organisations militantes

La politique de l’UCIL, hostile aux populations, concernant la réhabilitation, le traitement médical des personnes touchées et les moyens de subsistance, a provoqué la colère des populations et entraîné des manifestations généralisées contre l’UCIL. A Jadugoda, l’État, appuyé par le lobby pro-nucléaire, n’a cessé de marginaliser les communautés tribales affectées et les a laissées à elles-mêmes. Pourtant, cela n’a en rien diminué l’esprit militant de ces communautés. L’opposition contre les pratiques de la compagnie et la politique de l’État s’est étendue. Plusieurs associations, organisations anti-nucléaires et militants se sont joints aux populations de Jadugoda pour les soutenir dans leur lutte et n’ont cessé de se battre depuis.

La première manifestation contre les actions de l’UCIL à Jadugoda date de 1979, lorsque la Fédération indienne des Syndicats (Indian Federation of Trade Union, IFTU), une branche syndicale du Parti Communiste de l’Inde (CPI) a soutenu les mineurs dans leur manifestation pour la fixation d’un taux de radiation autorisé. D’autres organisations ont rapidement rejoint le combat des habitants de Jadugoda contre les radiations d’uranium. Une organisation syndicale appelée Singhbhumi Ekta (Union de Singhbhum, district du Jharkhand) et la All Jharkhand Students Union (AJSU) ont collaboré pour protéger les droits des travailleurs de l’UCIL.

D’autres organisations se sont formées plus tard afin de résister à l’expansion de l’exploitation minière dans cette région. L’organisation du Jharkhand contre la radiation (Jharkhandi Organisation Against Radiation, JOAR) a été créée pour résister contre le développement nucléaire dans la région, pour interdire de futures expansions des mines, pour informer les populations tribales sur les dangers de la radioactivité et pour empêcher que Jadugoda ne devienne la décharge nucléaire de l’Inde. L’organisation du Jharkhand pour les Hommes en lutte (Jharkhand Organisation for Struggling Humans, JOSH) lutte contre l’acquisition de terres pour l’exploitation d’uranium à Bandhuhurang, un nouveau site de l’UCIL à proximité de Jadugoda. Ces organisations, ainsi que plusieurs autres, ont été en première ligne à Jadugoda pour lutter contre les nombreux problèmes de radiation, de subsistance, d’aliénation des terres et de contamination des terres agricoles, des rivières et autres plans d’eau.

Audiences publiques

Afin de créer plus d’espace pour la participation de la population aux projets de développement et à la délivrance des autorisations environnementales, le Ministère de l’Environnement et des forêts (MoEF) a publié une notification en 1997, rendant obligatoires des audiences publiques en amont des autorisations environnementales. L’UCIL avait besoin de ces autorisations pour son projet d’expansion à Jadugoda. La tenue d’audiences publiques était donc obligatoire. Mais à Jadugoda, l’UCIL n’a pas traité avec sérieux plusieurs questions telles que l’acquisition de terres, la réhabilitation, les problèmes de santé des personnes irradiées, la manipulation de déchets, la pollution de l’eau et la contamination des terres agricoles. La plupart des audiences publiques organisées par l’UCIL ont été manipulées par la compagnie elle-même, qui a organisé une présence policière importante et fait appel à des casseurs afin d’empêcher les personnes affectées et les organisations militantes d’assister aux audiences. Plusieurs de ces audiences ont eu lieu sans avoir obtenu le mandat des personnes affectées.

Les habitants de Jadugoda ont, quant à eux, réclamé l’arrêt de l’expansion de l’exploitation des mines d’uranium et ont lutté pendant des dizaines d’années afin de soumettre les mines existantes à des règles de sécurité internationales. D’autre part, ils ont également exigé que les terres acquises par l’UCIL et qui n’ont toujours pas été utilisées soient retournées aux villageois. Aucune de ces questions ou de ces demandes des villageois en matière d’environnement et de santé n’a été correctement traitée par la compagnie. Ainsi, les autorisations qui lui ont été accordées sont partiales et non basées sur le verdict de la population.

Conclusion

Au cours de ses 60 années de présence à Jadugoda, l’UCIL a laissé un héritage de contamination, de destruction environnementale et de risques pour la santé de milliers de personnes vivant près des mines et des bassins. Alors que la compagnie augmente et étend en permanence ses opérations, sa politique ne cesse d’être contestée par les organisations et les citoyens concernés. La compagnie a pour devoir de répondre aux demandes de la population et de la protéger des radiations dangereuses, de respecter les normes de sécurité internationales concernant la manipulation de matériaux radioactifs, de nettoyer les zones contaminées, de respecter les rapports d’études sanitaires indépendantes menées dans la région et de fournir des soins médicaux appropriés aux victimes des radiations. La compagnie devrait également organiser des audiences publiques en application de la loi du pays et ne pas recourir à des tactiques manipulatrices et à la violence dans ses rapports avec les personnes affectées.

L’UCIL n’est en rien différente des autres sociétés minières du pays lorsqu’il s’agit de l’exploitation irréfléchie des mines et de l’aliénation des communautés tribales. Tandis que leurs terres ancestrales et leurs ressources sont pillées par des compagnies avides avec le soutien total d’un État violent, les communautés tribales de Jadugoda et d’ailleurs sont les témoins d’une saga de destruction qui dure maintenant depuis plusieurs décennies. Défavorisés socialement et économiquement, beaucoup vivent dans la pauvreté la plus abjecte et la faim quotidienne.

Tandis que les populations tribales de Jadugoda sont frappées par le traumatisme, la douleur induite par les radiations, la faim et la mort, elles continuent de mener campagne pour des lendemains meilleurs où elles pourront vivre en paix, dans la dignité et dans une société juste.

Key words

nuclear pollution, nuclear industry, indigenous peoples, health, natural resources, mining industry


, India

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Notes

Lire l’article original en anglais : Return of the Nuclear Shadow: Uranium Mining and the Tribal Community’s Struggle for Survival in Jaduguda, India

Traduction : Alexandra Vicente

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Source

Original text

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