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Le soja et les favelas

Luc Vankrunkelsven

09 / 2004

« L’agriculture mondiale doit nourrir près de 6 milliards d’habitants de notre planète et, plus particulièrement, subvenir aux besoins de la population rurale totale représentant près de 3 milliards de personnes, une tâche dont la réalisation n’est, pour le moment, pas un succès. Ce secteur agraire, qui dénombre encore une population économiquement active de 1,3 milliards de personnes, soit, presque la moitié de la population économiquement active de la population mondiale, a à sa disposition seulement 28 millions de tracteurs. Ce qui veut dire que moins de 2 % de la population agricole du monde dispose d’un tracteur. Cela signifie que la mécanisation généralisée, le choix de variétés améliorées de plantes et d’animaux, les engrais chimiques, une alimentation animale équilibrée, les pesticides et les médicaments vétérinaires qui forment la technologie de pointe de l’évolution agricole d’aujourd’hui, ne favorisent qu’une petite partie des agriculteurs et des agricultrices du monde. Certains d’entre eux sont suréquipés et peuvent cultiver des grains sur plus de cent hectares et produire jusqu’à 10 tonnes/ha, pour atteindre une productivité brute de près de mille tonnes de grains par travailleur.

Qui a tiré profit de cette révolution agricole ?

Au même moment, les deux tiers des agriculteurs mondiaux ont été influencés par la Révolution verte : ils ont également utilisé les variétés et les races sélectionnées, les engrais chimiques, les pesticides et les médicaments vétérinaires. Ils peuvent également obtenir des productions proches des 10 tonnes de grains/ha. La moitié d’entre eux dispose d’une traction animale, ce qui permet à ceux qui sont mieux équipés de cultiver 5 hectares avec un employé et obtenir une production de près de 50 tonnes de grains (5 ha/employé x 10t/ha ou 2,5ha/employé x 10t/ha, s’il y a deux récoltes par an), mais l’autre moitié possède seulement des outils manuels. Chaque personne ne cultive qu’un hectare de terre, ce qui représente une productivité brute d’un peu plus de 10 tonnes de grains par employé (1 ha/employé x 10t/ha ou 0,5 ha/employé x 10t/ha, s’il y a deux récoltes par an).

On constate, donc, que près d’un tiers des agriculteurs du monde n’a pas profité de la révolution agricole ou de la traction animale. Ils doivent travailler à la force du poignet. Ils n’utilisent aucun engrais chimique, aucun pesticide ou de médicaments vétérinaires. Ils cultivent des variétés ou élèvent des animaux de races qui n’ont connu aucune méthode de sélection et d’amélioration conventionnelles. Cette partie de petits agriculteurs, jamais prise en considération dans les projets de recherche, représente près de 450 millions de personnes économiquement actives et un total de 1,25 milliard de personnes qui mènent une vie agricole misérable. Leur productivité brute atteint à peine une tonne de grains par employé et par an (1 ha/employé/an x 1 tonne/ha pour une culture dépendant de la pluie, ou 0,5 ha/employé/an x 2 t/ha, avec irrigation).

Outre ce fait, la majorité est constituée d’agriculteurs mal équipés, dans les anciens pays communistes ou coloniaux, sans réforme agraire de poids, dépourvus de terre à cause des immenses propriétés de quelques milliers et, parfois, dizaines de milliers d’hectares et contraints à survivre dans des micropropriétés de quelques centaines de mètres carrés. C’est bien moins que ce qu’il pourrait cultiver et très inférieur à la surface nécessaire pour subvenir aux besoins alimentaires de bases d’une famille. Ces agriculteurs mal équipés et (presque) sans terre sont obligés de répondre à des emplois saisonniers dans les grandes propriétés, et reçoivent US$ 1 ou US$ 2 par jour, ce qui permet aux propriétés les plus efficaces et bien équipées de produire mille tonnes de grains par employé et par an. Les salaires par kilo de grain sont insignifiants (US$500/employé par an et mille tonnes/employé par an représentent : US$ 0,50/tonne, soit US$ 0,01/20 kg de grains).

L’appauvrissement structurel du secteur rural

En raison de cela, la situation mondiale de l’agriculture présente de forts contrastes : peu d’agriculteurs, quelques millions, profitent de la révolution agricole dans les pays développés et dans certaines régions des pays en développement et ils peuvent produire mille tonnes de grains par employé/an ; une minorité, un peu moins d’une centaine de millions d’agriculteurs, profite de la Révolution verte dans les régions les plus favorisées des pays en développement et peuvent produire entre 10 et 50 tonnes de grains par employé, tout dépend de la disponibilité de la traction animale. Toutefois, la majorité, quelques centaines de millions de petits agriculteurs qui disposent seulement d’outils archaïques, n’ont pas de semences sélectionnées, ni d’engrais chimiques et possèdent peu de terres, produit, au maximum, une tonne de grains par an et par employé.

La situation est très inégale en ce qui concerne l’équipement et la productivité, et les habitants de la zone rural ainsi que des centaines de millions de petits agriculteurs vivent dans une pauvreté extrême, ils sont mal équipés et travaillent sur des propriétés aux sols peu fertiles, et parfois même, ils n’ont aucune terre. (…)

Machine de faim. Machine de migration

Ce mécanisme d’un extrême appauvrissement, voir même de malnutrition, qui touche des centaines de petits agriculteurs sous-équipés peut être très bien illustré par l’analyse de la situation d’un producteur de grains du Sudão, des Andes ou de l’Himalaya qui ne dispose que d’outils archaïques (machette, bêche, scie, etc., d’une valeur de US$ 20 ou US$ 30), et qui produit une tonne de grains par an (après le décompte des semences), sans engrais chimiques et sans pesticides. Il y a près de 50 ans, ce producteur recevait l’équivalent de US$ 30 (valeurs de 2001) pour 100 kilos de grains. Il lui fallait donc vendre 200 kilos de grains pour pouvoir changer ses outils. Il lui restait alors 800 kilos de grains pour nourrir quatre personnes. S’il se privait un peu, il pouvait vendre 100 kilos de plus pour acheter des outils plus efficaces. Il y a près de 20 ans, il ne touchait que US$ 20 (valeurs de 2001) pour 100 kilos. Cela signifie qu’il devait vendre 400 kilos pour changer ses outils. Il ne lui restait donc que 600 kilos pour nourrir quatre personnes, sauf que cette quantité était insuffisante. Il n’avait sûrement pas la possibilité d’acheter des outils plus efficaces et neufs. Aujourd’hui, il ne reçoit que US$ 10 pour 100 kilos de grains. Ce qui signifie qu’il doit vendre 600 kilos pour changer ses outils et qu’il ne lui reste que 400 kilos pour nourrir quatre personnes, ce qui est, évidemment, impossible. En somme, il n’arrive pas à changer ses outils de manière adéquate, même s’ils sont des plus simples, ou manger à sa faim et garder des forces pour travailler. Cette situation l’oblige à contracter des dettes et à migrer vers les favelas des villes dans les régions industrialisées, qui ont peu d’infrastructure et où il y a peu de travail, étant donné qu’elles sont connues pour le chômage et les bas salaires. (1)

Révolution brune… Révolution verte

Au Brésil, la révolution verte s’est fondamentalement traduite par la Révolution du soja. En 1964, les militaires ont pris le pouvoir. En 1966, le Brésil a gagné la Coupe du Monde. Cette dernière information est-elle importante ? Au Brésil, la population et l’économie sont souvent liées : une semaine au Carnaval, durant la Coupe du monde de foot, les Jeux Olympiques, les différents fériés religieux et les élections. La « droite » (beaucoup plus qu’en Europe, le contraste gauche/droite est utilisé tous les jours pour éclaircir certaines questions) sait cela et en a profité pour prendre des décisions qui ont souvent eu un impact important. C’est ainsi que les militaires, la « Révolution brune », ont tracé les premières lignes de la Révolution verte, durant l’euphorie de la dernière Coupe du monde. Ce serait des données subsidiaires pour, finalement, moderniser l’agriculture : mécanisation, amélioration du sol avec du calcaire, super semences mélangées à des engrais chimiques et à de pesticides. À partir de la fin des années 60, les agriculteurs, grands et petits, sont petit à petit passés à un système hétéronome : dépendance, non seulement des entreprises de semences et de produits chimiques, mais aussi des crédits et des subventions. Les grands surtout, faisaient de sacrées affaires : par exemple, ils recevaient de l’argent pour du calcaire qu’ils ne recevaient jamais. Ces financements faciles ont duré jusqu’en 1979, année de la seconde crise mondiale du pétrole et peu avant l’explosion de la « dette extérieure des pays sous-développés ». L’octroi de crédit a été depuis lors plus difficile. Les petits agriculteurs ont été les plus pénalisés. C’est pour cette raison que l’exode rural a augmenté en 1979. Le soja est devenu le moteur/ressort de l’exclusion sociale dans la campagne.

Céder ou résister

Des centaines de milliers de personnes ont vendu leurs terres pour régler leurs dettes et, désespérées, elles ont quitté la campagne. La majorité d’entre elles a contribué à l’augmentation des favelas dans les régions métropolitaines (2), une minorité est partie travailler pour des grands exploitants, pour gagner des salaires de misère. D’autres sont parties vers l’intérieur du pays et les forêts : pour couper et brûler. Et pour commencer une nouvelle vie.

Ceux qui sont restés n’ont reçu aucune aide jusqu’aux milieux des années 90. Ce n’est qu’après des années de combat syndical qu’a débuté, en 1996, le précurseur de l’actuel Pronaf (Programme national de Renforcement de l’agriculture familiale). Avec le gouvernement Lula, l’octroi de crédits a augmenté. Pour les grands exploitants, le gouvernement a réservé, en 2003, R$ 20 milliards ; pour l’agriculture familiale, R$ 5,7 milliards (Finalement, seuls R$ 4,5 milliards ont été débloqués pour ce secteur de l’agriculture, qui représente près de 4 millions de familles). Pour l’année agricole 2004-2005, R$ 7 milliards sont prévus pour l’agriculture familiale et R$ 39,4 milliards pour l’agriculture d’exportation. Le montant des prêts et des subventions octroyés pour l’agriculture familiale est donc en augmentation, mais la proportion diminue (16,5 % du total des crédits agricoles en 2003/2004, contre 15 % en 2004/2005). C’est dommage, lorsqu’on sait que l’agriculture familiale génère 40 % de toute la production agricole au Brésil et 70 % des aliments de base pour la population brésilienne.

Sur 180 millions de Brésiliens, 44 millions meurent de faim. C’est pour cette raison que la priorité numéro 1 du gouvernement Lula est le programme « Faim zéro », mais le mécontentement des nombreux mouvements sociaux existants au Brésil est de plus en plus grand. Ils ont aidé Lula à arriver au pouvoir et maintenant ils s’aperçoivent que les principaux revenus des politiciens continuent de servir le capital international, alors que les miettes qui restent du paiement de la dette sont destinées à atténuer les problèmes les plus sérieux à l’aide de programmes sociaux.

Le cri des laissés-pour-compte

Demain, le Brésil commémore le Jour de l’Indépendance. Il n’y aura pas seulement des défilés militaires. Les églises et les mouvements sociaux profitent également du « 7 septembre » pour réaliser des manifestations dans plus de 2 000 municipalités. Pour la dixième fois depuis 1995, ils crient leur mécontentement quant à l’inégalité sociale, même durant le gouvernement Lula, avec ses manifestations triomphalistes de « croissance économique » de 4,5 %. Le « Cri des laissés-pour-compte » a choisi comme thème de mobilisation : « De véritables changements, le peuple est le principal acteur des événements ». Le moine bénédictin Marcelo Barros a rédigé un écrit enflammé. En tant que représentant de la théologie de la libération, il a été invité à la prise de pouvoir de Lula au Palais présidentiel, mais aujourd’hui, il critique fortement le « président du peuple » (3).

Faim zéro et soja

L’heure n’est plus aux programmes réellement libérateurs. La progression de la monoculture du soja, qui engendre l’exclusion sociale et détruit l’environnement, doit être stoppée. En même temps, le potentiel de source protéinique du soja doit être utilisé dans le programme « faim zéro », au lieu de continuer à destiner 90 % du son de soja mondial à l’alimentation des animaux. Le Brésil, l’Argentine et les Etats-Unis exportent le soja principalement pour nourrir les volailles, les dindes, les porcs, le bétail et les poissons. Dans le cas du Brésil, cet « agrobusiness » largement fêté existe pour payer les intérêts de la dette extérieure.

L’agriculture familiale, et son « soja (plus) durable », est prête à collaborer au programme « Faim zéro ».

(1) Pour cette analyse, je me suis basé sur l’excellente étude du professeur français Marcel Mazoyer, de 2001 : « Protéger la paysannerie pauvre dans un contexte de globalisation ». Vous pouvez lire l’étude complète en hollandais, dans : ‘Voedselkrant’ [‘Journal de l’Alimentation’ (août 2004); en espagnol : ‘The Food Magazine’ [« La revue sur l’alimentation »] (août 2004), tous deux sur le site Web www.werbel.be. J’ai moi-même écrit sur le thème dans ‘Streven’, septembre 2004, p. 724-734 : ‘Wervel en het sojadrama’ [« Wervel et le drame du soja »] ; www.come.to/streven
(2) Au début du XXe siècle, 80 % de la population vivaient dans les campagnes et 20 % dans les villes. Aujourd’hui (2004), 83 % vivent dans les villes et 17 % en campagne. Entre 1999 et 2001, le nombre officiel des habitants des favelas a augmenté de 156 % pour atteindre 2,4 millions de personnes. En réalité, il y en a beaucoup plus. À la fin de l’année 2003, 378 863 adresses ont été enregistrées dans les favelas de São Paulo (10,65 % de l’ensemble des domiciliations). Dans cette mégalopole, on estime à 10 000 le nombre de personnes qui vivent dans la rue. En août 2004, on a assisté à une véritable extermination des gens qui vivaient dans la rue. Durant des semaines, les premières pages des journaux ont parlé de l’assassinat de groupes de sans-abri. Comme s’ils représentaient une menace et qu’ils devaient donc être éliminés, puisqu’ils représentent l’injustice du système. Ces dernières années, on constate que les favelas ne sont pas l’apanage des grandes villes, mais également celles de taille moyenne. 78,3 % des villes de 500 000 habitants ont aujourd’hui leurs favelas. Même dans le riche état du Paraná, 35 % des « villes » ont leurs quartiers avec une occupation illégale des sols. La capitale Curitiba est leader en la matière. Apparemment, Ponta Grossa n’est pas seulement la « Capital des poids lourds », mais à l’intérieur, c’est aussi la « Capitale des Favelas ». La ville en compte 224, sur un total de 8,5 millions d’habitants. Porto Alegre, la ville hôte du Forum social mondial, est l’une des villes qui compte le plus grand nombre de favelas. 480, avec 73 631 « habitations » (14,62 % du total). Les études dévoilent un lien explicite entre la réduction du travail agricole et l’augmentation des favelas.
(3) Voir le texte de Barros : http://alainet.org/… Du 23 au 31 mai 2005, l’auteur a fait une tournée en Flandre, Wallonie, à Bruxelles et aux Pays-Bas.

Mots-clés

soja, agriculture d’exportation, pauvreté, bidonville


, Brésil

dossier

Des navires qui se croisent dans la nuit : une autre image du Soja

Notes

Ce texte est extrait du livre « Navios que se cruzam na calada da noite : soja sobre o oceano » de Luc Vankrunkelsven. Edité par Editora Grafica Popular - CEFURIA en 2006.

Il a été traduit du portugais par Elisabeth Teixeira.

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