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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Des navires qui se croisent dans la nuit : une autre image du Soja

Réalisé par Luc Vankrunkelsven, Wervel et Fetraf

02 / 2008

Navires nocturnes

L’histoire a été fortement marquée par l’évolution des navires et de la navigation. La Grèce antique a sacrifié ses forêts et ses sols fertiles pour avoir un contrôle militaire sur la mer Méditerranée et ses régions voisines.

En 1492, Christophe Colomb entame son expédition. Il pense être arrivé en Inde, alors qu’en réalité il débarque en Amérique. C’est pour cette raison, et par commodité, que la population autochtone est appelée les « Indiens ». Depuis plus de cinq siècles, les européens parlent de « découverte ». Colomb est celui qui a découvert ou, comme certains historiens l’affirment : « redécouvert » un « continent perdu ». Toutefois, le point de vue des autochtones rectifie clairement ce fait : Il s’agit là d’une invasion et d’une attaque surprise.

En 1500, Pedro Álvares Cabral commet une erreur semblable : la redécouverte de la «Terre de Santa Cruz ». C’est l’arbre de couleur rouge, le « pau-brasil », qui donnera, plus tard, son nom à cet immense pays qu’est le Brésil.

Le triangle maritime sur l’Océan Atlantique

La globalisation était en marche. Les Portugais et les Espagnols dominaient les mers et les terres d’outre-mer. Les Hollandais, les Français ainsi que les Anglais ont marché sur leur trace. Même si les Portugais, considérés comme des pirates, étaient plus intéressés par la conquête des mers que celle des terres lointaines, tous les marins, qu’ils soient français, anglais, hollandais, portugais ou espagnols, donc des européens, se sont tournés vers des buts lointains, des terres lointaines, des eaux tourmentées, la canne à sucre, l’or, l’argent, les esclaves. Et les navires les aidaient à atteindre leurs buts. Ils gagnaient tous énormément d’argent avec le trafic international d’esclaves.

Des siècles durant, la route des navires a dessiné un triangle entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Prenons l’exemple de l’Espagne et du Portugal : Les colonisateurs achetaient les Africains sur le marché aux esclaves (généralement des musulmans), avec de l’or et du sel, de la poudre et des armes, pour les envoyer aux Amériques. C’est ainsi qu’est née l’industrie européenne d’armements intercontinentale, intimement liée à la traite des esclaves. Combien de personnes ont été ainsi vendues ? Aucun historien n’est en mesure de répondre avec certitude à cette question. Cinq millions ? Dix millions ? De manière générale, on estime que 3 millions de personnes ont été déportées vers l’Amérique du Nord (Virginie et Floride), 3 millions vers la région des Caraïbes et plus de 3 millions vers le Brésil. Nombreuses sont celles qui moururent durant la traversée et qui ont tout simplement été jetées à la mer. Les esclaves étaient transportaient dans les fonds de cale des navires marchands, où l’on y disposait des images de Saints européens. Ces images impressionnaient les Africains et les peuples indigènes, ce qui contribuait grandement au succès de l’entreprise.

Une fois les survivants débarqués à Rio de Janeiro, à São Luis ou à Salvador da Bahia, les navires pouvaient faire cap sur l’Europe. Ils repartaient chargés de sucre brut (« rapadura », pour qu’il soit raffiné en Europe du Nord) et toutes sortes de plantes médicinales (« drogues du sertão »). Le pau-brasil, l’or et l’argent ont aussi été fortement pillés, mais cela a eu lieu durant un autre cycle économique. Sur ce sujet, Piet Heyn et l’histoire des Pays-Bas y sont étroitement liés.

Le XIXe siècle : Le siècle de la navigation

Le XIXe siècle est marqué par un fort trafic maritime. Jamais auparavant l’on avait vu autant d’esclaves capturés qu’il y a environ 200-160 ans. Le navire à vapeur allait intensifier les déplacements en mer, en partant de l’Europe vers les quatre coins du monde. L’analyse des statistiques de la population mondiale permet de tirer une conclusion très étrange. En 1820, la densité de population en Europe était très basse. La majorité des 123 millions d’européens habitait toujours dans des villes et pratiquait ce que l’on nomme aujourd’hui une agriculture de subsistance, bien qu’à cette époque nous étions en pleine industrialisation et en plein appauvrissement des villes lié à ce processus. En 1900, la population avait plus que doublé et atteignait les 267 millions. Dix ans plus tard, la population était de 294 millions. À cause de la pauvreté, de la faim et du manque de perspective d’avenir (mildiou de la pomme de terre), entre 1846 et 1924, 55 millions d’européens ont embarqué pour les Amériques, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le sud de l’Afrique et la Sibérie. En l’espace d’un siècle, en 1930, la population mondiale blanche avait augmenté de 35 %. Ce processus de migration s’est inversé lorsque la population du sud a commencé à croître plus rapidement que celle de l’Europe qui diminuait. Soudainement, la migration ne faisait plus partie du système. Au contraire, elle devenait un privilège concédé au compte-goutte à la personne qui pouvait servir le système mondial. Par exemple, des spécialistes en informatique indiens pouvaient déménager en Europe alors que des ouvriers turcs ou africains créaient un sentiment de menace pour notre bien-être.

Des navires chargés de blé et de coton

L’histoire des navires croisant s’est surtout poursuivie au cours de l’euphorique XIXe siècle. Le triangle Afrique – Amérique - Europe, vieux de plusieurs siècles était toujours d’actualité. Des milliers d’européens fuyaient leurs propres pays pour entendre le « chant des sirènes » du Nouveau monde. Le trafic de personnes séduisait les Polonais, par exemple, à qui l’on promettait une vie prospère à San Francisco, aux Etats-Unis. Leurrés, ils ont été débarqués dans les pourtours de San Francisco, à Santa Catarina, au sud du Brésil. Bon nombre de ces premiers « colons » ne survécurent pas à l’aventure.

Alors que durant les années 1970 la migration de personnes vers l’Europe stagne, la migration marchande va bon train. En 1850, grâce à la technologie du navire à vapeur, des millions de tonnes de blé et de coton transitent des Etats-Unis vers l’Europe. À première vue, c’est une solution idéale pour gérer le problème de la faim provoqué par la maladie de la pomme de terre. Toutefois, les importations bon marché plongent l’agriculture de notre région dans une crise. Les agriculteurs font faillite, les industries de lin et de textile périclitent à cause de l’importation de coton à bas prix. Des villes prospères telles que Ath, dans la région wallonne (Belgique) se retrouvent dans la misère.

Depuis le milieu du XIXe siècle, la famille Cargill (1) contrôle le commerce international de céréales. Avec quatre autres multinationales, cette « entreprise familiale », délimite, encore au XXIe siècle, le commerce mondial du blé et d’autres produits en vrac de même famille.

Les navires, les techniques de réfrigération et le pétrole.

Le XXe siècle est « Le » siècle du transatlantique. Le siècle des géants des mers : Céréaliers, porte containers, navires réfrigérés, pétroliers, méthaniers. Les accidents de pétroliers font souvent et principalement la Une des journaux. Ces désastres ont des conséquences dramatiques sur l’environnement. Le pétrole et ses dérivés représentent, ces 100 dernières années, la circulation sanguine du système commercial. Sans énergie, il n’y a pas de transport en vrac, ni de containers ni de navires réfrigérés. Il n’y a pas de poulet congelé du Brésil dans l’assiette des européens.

C’est essentiellement le géant des mers combiné aux techniques de réfrigération modernes ainsi que les grands ports maritimes qui dérèglent et détruisent l’agriculture régionale dans le monde entier. Les camions et même les trains sur la terre ferme ne sont pas compétitifs par rapport au transatlantique. Il devient moins cher d’embarquer des produits d’Argentine vers Rotterdam que de les produire ici même, aux Pays-Bas et en Belgique, ou que de les acheter en Allemagne.

Navires croisant

Question intrigante : Que peuvent transporter ces géants des mers durant le voyage retour, après avoir déchargé le soja à Rotterdam ou à Anvers ? Depuis la révolution verte du XXe siècle, l’entreprise Cargill & Cia contrôle non seulement le commerce de céréales de l’Amérique et de l’Europe mais effectue également le plus gros des chargements des substituts de céréales : soja, tapioca, tourteau d’arachide, farine de poisson, tourteau de coton et beaucoup d’autres.

À ma connaissance, la question n’a jamais été concrètement approfondie. Depuis 1962, l’importation de substituts de céréales, avec en tête le soja, est en augmentation dans nos ports. Que transportent ces navires durant le voyage du retour ? Des pesticides et des fertilisants, donc du pétrole, pour permettre la mise en route du prochain cycle minier, un cycle agricole. Ou bien, est-ce que les céréales qui nourrissent en grande partie l‘Afrique et l’Amérique du Sud proviennent de France et d’Amérique ? C’est un mystère. Le noir complet.

Nous savons que Cargill ne possède pas uniquement des navires croisant. Elle a également des « navires flottants » chargés de manière permanente de céréales sur les mers. Dans le cadre de la spéculation (et dans de terribles cas de rareté d’aliments, de commandes intéressantes et inattendues), l’entreprise peut rapidement agir dans le monde entier. Comme les porte-avions de la marine nord-américaine dans le Golfe.

Des navires dans le silence de la nuit, des avions durant le jour

Depuis 2003, je vis et j’habite à temps partiel au Brésil et en Europe, toujours pour des durées consécutives de 3 mois. Je ne me déplace pas en transatlantique, mais grâce au kérosène d’un avion commercial. Ce type de transport est diamétralement opposé aux moyens de locomotion que j’utilise durant toute l’année : En Europe, je me déplace en train et à vélo pliable de marque Brompton ; au Brésil, je me déplace en bus. Il est certain que cela dérange l’écologiste que j’essaie d’être, mais je me console en me disant : Cargill, Monsanto, Renault, Coca-cola, sont gérés de manière internationale. Nous pouvons/devons faire de même avec nos mouvements sociaux. Et très rapidement. L’utilisation d’Internet est assez importante, mais la création de réseaux et d’une solidarité internationaux exige que les personnes interagissent personnellement, en se voyant, en se touchant, en se sentant et en parlant. Même si ces allers et retours en avion sont loin d’être ‘kosjer’ [pures]

Wervel - Fetraf (Fédération des travailleurs de l’agriculture familiale) et les chroniques sur le soja

Wervel (2) me permet de travailler au Brésil pour la Fetraf (www.fetrafsul.org.br) et Wervel (www.wervel.be). Fetraf me permet de travailler en Europe pour Wervel et Fetraf. Je suis très reconnaissant envers ces organisations.

Dans cette optique, un projet d’échange avec le gouvernement de Flandres, l’Administration de l’Agriculture et de l’Horticulture a vu le jour en février 2004 : « OMC et flux de protéines. Les agriculteurs flamands et brésiliens veulent être associés aux décisions. » En janvier 2004, j’ai envoyé un texte au bureau de Wervel : Il contenait quelques renseignements concernant le soja pour les collègues Frederik Claerbout et Patrick De Ceuster dont voici la teneur :

Le roundup de Monsanto et la rouille asiatique

J’ai lu dans la ‘Gazeta do Povo’ (datée du 10/01/2004) un article concernant « la rouille asiatique », une sorte de champignon provenant d’Asie qui attaque le soja, détecté pour la première fois en 2000/2001 et qui s’est probablement introduit via le Paraguay. La maladie se propage par le vent et le phénomène peut provoquer une réduction pouvant atteindre jusqu’à 80 % de la production. Imaginez ce que cela peut représenter dans ce pays où la monoculture occupe une partie considérable des champs cultivés. C’est comme si la nature se vengeait contre l’euphorie existante autour du soja. Ceci est légèrement comparable à l’énorme crise du maïs aux USA dans les années 70. À cette époque, la culture a été sauvée par une race sauvage originaire du Mexique.

Il est intéressant de constater que c’est le concurrent Syngenta qui a divulgué l’information et qui a lancé le produit qui contrôle le champignon (Ce qui nous mène à penser que c’est peut-être ce même concurrent qui a propagé ce champignon… Il s’agit là d’une véritable guerre du soja, voyez-vous). De plus, l’article affirme que le soja transgénique de la société Monsanto est également sensible à ce champignon.

Donc, nous n’avons pas fini d’en entendre parler !

Simultanément, une autre nouvelle : La Chine a déclaré qu’elle désirait importer du soja conventionnel uniquement (non transgénique), du port de Paranaguá. Une polémique qui a duré des mois. Le Gouverneur Roberto Requião souhaite que le Paraná soit déclaré « zone sans produits transgéniques ». Au Brésil, le ministre de l’Agriculture, Roberto Rodriguez, a systématiquement réfuté cette demande. Le problème sera jugé par la Cour suprême fédérale.

Luc, le 10 janvier 2004

Patrick a trouvé que c’était une très bonne idée d’envoyer régulièrement des infos de l’autre côté de l’océan. C’est ainsi que « les chroniques sur le soja » ont vu le jour [sojaflitsen] pour le site Internet de Wervel. À cette époque, nous ne pensions pas publier un livre sur le soja. Le projet s’est terminé le 30 juin 2005. Le 1er juillet 2005, un nouveau rapport de coopération avec différentes organisations voyait le jour : « Au-delà du soja ». Notre propre prise de conscience et la sensibilisation des Brésiliens et des Européens peut avoir un suivi et être approfondie. C’est pour ces raisons que nous publions notre livre sur le soja. En néerlandais et en portugais.

Les dates ?

Cher lecteur, vous avez sûrement remarqué que nous avons décidé de classer nos chroniques dans l’ordre dans lequel nous les avons écrites. Elles n’ont pas été classées par thèmes ou sélectionnées. Pour quelle raison ? Ce livre ne sera-il pas irrémédiablement dépassé, daté, lors de sa publication ? Certains détails ou faits décrits dans les chroniques ont déjà changé depuis qu’ils ont été écrits. Enfin, dans le silence de la nuit, les mouvements invisibles du marché mondial sont quelque peu saccadés. Ce sont sans aucun doute les dates qui nous permettent de savoir ce qui s’est passé durant la période de l’histoire située entre janvier 2004 et juin 2005. De l’Histoire ? Quelle prétention ! Pas tant que cela. Depuis 1999, nous assistons au Brésil à une incomparable expansion du soja. Il en va de même en Argentine depuis 2002. Sans parler du drame socio écologique vécu au Paraguay. Cette évolution est marquée par une série de facteurs. Nous tentons de les exposer progressivement dans nos chroniques. Histoire ? Les chroniques débutent dans un climat d’euphorie de l’expansion et des prix très élevés du marché mondial. Progressivement, le panorama change : Les Chinois fixent de plus en plus les conditions et les transactions sur les marchés mondiaux du soja, de l’acier et des textiles. Cette euphorie et cette peur, cette obsession et cette fièvre peuvent être retranscrites dans ces chroniques. C’est un véritable casse-tête où l’on essaie de dévoiler les différentes dimensions de cette plante sacrée appelée soja. Les textes de ce dossier n’abordent pas tout. Le soja est un sujet inépuisable. Nous pourrions facilement écrire et ajouter autant d’autres textes. Mais nous aurions un répertoire téléphonique avec des données par milliers, ce qui n’est pas exactement notre intention. Jugez-en par vous-même et entrez, avec Wervel et Fetraf, dans le silence de la nuit et l’univers du soja.

Grillés ou au barbecue

J’écris cette introduction au moment même où la Flandre est assaillie, depuis 3 mois déjà, par des milliers de grils. Une variante de la consommation excessive de viande au sud du Brésil, appelé « churrasco » (Au barbecue). Malgré cela, Wervel a opté pour le lancement de ce livre durant un barbecue donné à l’occasion d’un événement annuel, les journées « portes ouvertes » de Dobbelhoeve, à Schilde. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que ce barbecue sera entièrement végétarien. Et ceci dans l’espoir, par exemple, d’offrir une alternative à cette mode qui maintient les Pays-Bas constamment immergés dans une odeur de viande brûlée.

La différence est possible, comme dans de nombreux domaines de la vie (communautaire).

Luc Vankrunkelsven, Bruxelles, le 2 juillet 2005, Journée internationale des Coopératives.

Ce texte est extrait du livre « Navios que se cruzam na calada da noite : soja sobre o oceano » de Luc Vankrunkelsven. Edité par Editora Grafica Popular - CEFURIA en 2006.

Il a été traduit du portugais par Elisabeth Teixeira.

 

(1) Aux Pays-Bas, il a été fait une analyse très intéressante de ce roi du soja : Cargill, la méconnue et obscure entreprise « familiale » qui, dans le monde entier, et dans l’ombre participe à un nombre croissant de transactions. Jan Paul Smit, en collaboration avec Herman Verbeek, Duistere machten. Cargill en andere agro-concerns bedreigen de boeren, de wereld, ons eten. [Forces obscures. Cargill et les autres conglomérats agricoles menacent les agriculteurs, le monde, nos aliments] Agri & Cultuur, Amsterdam 2000. Vous pouvez télécharger le livre sur le site www.ddh.nl/duurzaam/landbouw

 

(2) Wervel - ‘Werkgroep voor een rechtvaardige en verantwoorde landbouw’ [Groupe de travail pour une agriculture juste et durable]

35 fiches

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Wervel (Werkgroep voor een rechtvaardige en verantwoorde landbouw [Groupe de travail pour une agriculture juste et durable]) - Vooruitgangstraat 333/9a - 1030 Brussel, BELGIQUE - Tel: 02-203.60.29 - Belgique - www.wervel.be - info (@) wervel.be

Fetraf (Fédération des travailleurs de l’agriculture familiale) - Rua das Acácias, 318-D, Chapecó, SC, BRASIL 89814-230 - Telefone: 49-3329-3340/3329-8987 - Fax: 49-3329-3340 - Brésil - www.fetrafsul.org.br - fetrafsul (@) fetrafsul.org.br

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