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Sagesse alimentaire

Des agriculteurs du Maharashtra font revivre 120 variétés locales

Aparna PALLAVI

01 / 2010

Ces graines marron foncé, pointues aux deux extrémités, ressemblent à n’importe quelle graine sauvage poussant un peu partout et que les enfants récoltent pour jouer. Seulement, ces graines-là sont l’un des aliments rares et nutritifs en train de disparaître dans la course aux produits alimentaires destinés au marché. Chez les tribus Mahadeo Koli et Thakar des montagnes pluvieuses des Sahyadri (Ghâts occidentaux), le millet est appelé batu. Le département d’agriculture du district d’Ahmednagar au Maharashtra ne possède aucune trace de cette variété tandis que les universités agricoles locales ont été incapables de mettre sur elle un nom scientifique.

Le millet était sur le point de disparaître. Lok Panchayat, une organisation non-gouvernementale locale, est tombée sur lui l’année dernière dans le cadre de ses initiatives destinées à préserver les cultures locales et les différentes variétés de semences. Ces 15 dernières années, l’organisation a amené les communautés tribales de 22 villages des tehsils de Sangammer et d’Akole à préserver et faire revivre la culture de 120 variétés locales, y compris le paddy, les millets, les haricots, les graines oléagineuses et les légumes.

Mais il n’a pas été facile de motiver les populations tribales.

« Avec un accès croissant à l’eau, les populations tribales ont abandonné les cultures alimentaires locales et se sont converties aux cultures commerciales telles que la tomate, l’oignon et les variétés hybrides de graines », dit Sarang Pande, le directeur de l’ONG. « En quelques années, les deux plus importantes cultures de base, une variété de millet appelée deothan bajra et plusieurs variétés de paddy dont le kalbhat, une variété parfumée et robuste à l’enveloppe noirâtre, de même qu’une variété d’arachide appelée khandya et plusieurs variétés de haricots étaient sur le point de disparaître ».

Il a été difficile de convaincre les populations tribales de la nécessité de préserver les cultures alimentaires locales car elles pensaient qu’avec l’argent de la vente des cultures commerciales elles pourraient se procurer facilement de la nourriture sur le marché. « L’argent plus que l’alimentation est devenu leur priorité », dit Pande. Mais au fur et à mesure, les populations ont pris conscience que les variétés hybrides n’avaient pas aussi bon goût que les variétés locales. Les habitants ont également constaté la perte en terme de variété de l’alimentation et l’apparition de problèmes de santé croissants, comme la fatigue et l’anémie, qu’ils ne connaissaient pas auparavant. Mais ils n’étaient pas prêts à renoncer à leur nouveau pouvoir d’achat.

A nouveau à la mode

L’ONG a donc décidé de tenter la voie moyenne : les habitants ont continué à cultiver les cultures commerciales mais ont réservé des parcelles pour la culture de variétés traditionnelles destinées à leur consommation.

Navnath Kale du village Pukhri Baleshwar à Sangamner a été l’un des premiers agriculteurs à la mettre en pratique. Il possède 5 hectares sur lesquels il fait pousser des oignons, des tomates et du bajra hybride. Six ans auparavant il a réservé 0,4 ha pour le bajra deothan. Un an plus tard, il en tirait les premiers bénéfices.

« On ne peut tout simplement pas comparer le goût du bajra deothan et du bajra hybride. L’appétit des familles s’est amélioré et des problèmes de santé mineurs mais persistants comme la fatigue, les douleurs, la somnolence et la faiblesse ont disparu », dit Kale. C’est aussi une culture robuste et qui apporte plus de fourrage ce qui compense la productivité plus faible, dit-il. Plus tard, Kale a élargi son potager à 0,8 ha, faisant pousser du bajra et une variété de haricot local en voie de disparition, hulga (« horse gram »). Ces deux dernières années, plusieurs agriculteurs du village ont imité Kale.

Dans les villages de Shirpunje Khurd et Dhamanwan à Akole, les agriculteurs ont commencé avec le paddy kalbhat. « Le kalbhat a une productivité légèrement plus faible » dit Anajanabai Rendge, agriculteur à Dhamanwan, « mais la durée de maturation est courte, il est résistant à la sécheresse et pousse bien même sur des terres de moindre qualité sans engrais chimiques. A long terme, c’est la meilleure option. » Sakharam Dindale est lui passé pratiquement totalement au kalbhat. « En termes de paddy, les hybrides ont une meilleure productivité mais une fois que vous ôtez l’enveloppe le kalbhat est meilleur parce que son enveloppe est plus fine. Cent kilo de paddy hybride fournit 50 kg de riz alors que la même quantité de paddy kalbhat en fournit 75 kg. C’est économiquement plus intéressant. »

Mais le défi le plus important était moins de trouver des agriculteurs volontaires que de retrouver les semences perdues. Pande et son équipe se sont déplacés loin à l’intérieur des terres et le village de Karewadi s’est révélé être un trésor. « Les femmes nous ont présenté une variété de millet local que les autres villages avaient cessé de cultiver, y compris le batu », dit Pande. C’est aussi à Karewadi que Pande a découvert le système tribal unique du jeûne. « Les jours de jeûne font partie des pratiques culturelles de ressourcement nutritionnel. Les millets légers, faciles à digérer comme le bhagar, le rajgira et le batu ainsi que l’igname qui poussent en faibles quantités sont réservés à la consommation des jours de jeûne », dit Pande. L’agricultrice Nanobai affirme que le bhagar calme les nerfs, que le rajgira facilite la production de sang et que le batu donne de la force comme aucune autre graine : « Il n’est pas bon de les manger tous les jours mais consommées une fois de temps en temps, elles sont idéales pour conserver une bonne santé ».

Bien que connaissant les bénéfices nutritionnels des aliments traditionnels, la plupart des agriculteurs n’ont cependant pas cessé de cultiver les hybrides.

Le pourquoi du comment

Les conditions climatiques changeantes et l’irrégularité des pluies sont les raisons pour lesquelles les agriculteurs ne cultivent plus uniquement les variétés traditionnelles. « La plupart des millets que nous faisons pousser ont des tiges délicates et longues et poussent avec des averses prolongées de pluie pas trop forte », dit Tulsabai Lahange du village de Karwadi. « Maintenant les pluies sont soudaines et violentes et nos cultures soit fanent pendant les longs intervalles soit tombent pendant les fortes pluies », dit-elle. Une seule averse violente peut gâcher des cultures résistantes comme le batu.

La variété d’arachide khandya, connue pour son contenu nutritionnel élevé et son bon prix, a été aussi victime des pluies irrégulières. La culture, contrairement à d’autres variétés d’arachide, exige beaucoup d’eau et prend six mois pour parvenir à maturité. Ces deux dernières années, les agriculteurs de plusieurs villages ont cultivé cette variété sur deux gunthas (0,02 ha) par famille. « J’ai récolté deux sacs de cosses, environ 75 kg, sur mes deux gunthas, ce qui est très bien, mais j’ai été beaucoup plus angoissé pour ça que pour l’ensemble de mes 4 ha. », dit Maroti Barmate de Dhamanvan. La perte des infrastructures d’extraction d’huile au niveau du village a également rendu les habitants réticents à cultiver des graines oléagineuses comme le khurasni (niger) et le jawas (huile de lin).

Parmi les autres raisons pour lesquelles les agriculteurs hésitent à cultiver ces variétés figure la perte des anciens savoir-faire nécessaires à la culture d’une certain nombre de variétés et à leur préparation pour la consommation. « La plupart des cultures marginales ne peuvent pas être conservées dans leur enveloppe ni sous forme de farine, ce travail doit être fait manuellement avant la cuisson mais la plupart des jeunes femmes ne savent pas le faire. Les jeunes hommes n’ont pas envie non plus de s’occuper de plusieurs types de cultures », dit Kondiba Dhindale du village Shirpunje Khurd à Akole.

Deothan bajra, kalbhat paddy

Le renouveau le plus réussi a eu lieu dans le cas du bajra deothan et du paddy kalbhat, deux cultures robustes et de courte durée qui poussent bien sur n’importe quel type de sol et peuvent endurer les caprices des précipitations.

Le kalbhat s’est révélé être un succès commercial après que Lok Panchayat ait mené une campagne de conscientisation concernant ses qualités. Il bénéficie aujourd’hui d’un prix 10% plus élevé que les autres variétés au marché local.

L’ONG a décidé de poser sa candidature pour un brevetage local pour ces deux variétés sous la loi de protection des variétés des plantes et des droits des agriculteurs (Protection of Plant Variety and Farmers’ Rights Act). « Nous voulons que les brevets pour les 120 variétés locales soient enregistrés au nom des communautés qui les ont préservés pendant des siècles », dit Pande. « Nous rencontrerons sans doute des difficultés mais nous verrons bien. »

Mots-clés

agriculture, agriculture biologique, agriculture traditionnelle, agriculture vivrière, biodiversité


, Inde

Notes

Lire l’original en anglais: Foodwise

Traduction : Valérie FERNANDO

Source

Articles et dossiers

Aparna PALLAVI, « Foodwise », in Down To Earth, 31 Décembre 2010

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