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Les transformations des espaces urbains dans les villes maghrébines

Au cours des 25 dernières années, le contexte, les formes et les enjeux de l’urbanisation au Maghreb se sont profondément transformés.

David Bodinier

2010

Au cours des 25 dernières années, le contexte, les formes et les enjeux de l’urbanisation au Maghreb se sont profondément transformés. Sous les effets de la globalisation, les villes ont subi une tendance d’éclatement socio-spatial : d’une ville unitaire, organique, solidaire, a désormais succédé un ensemble aléatoire de formes socio-spatiales éclatées, marquées par des processus de territorialités fortes, non seulement coupées les unes des autres, mais campées dans une sorte de retranchement social et politique . A partir des observations de Françoise Navez-Bouchanine et de Walter Lanchet, nous souhaitons interroger ces tendances à la fragmentation des villes maghrébines en nous centrant sur la transformation des espaces physiques dans la ville du Maghreb, l’émergence de nouveaux usages et la réinterprétation des espaces, et en abordant la question du domaine politique et de son expression.

Le développement urbain au Maghreb à l’époque contemporaine peut se découper en trois mouvements : la juxtaposition aux villes traditionnelles de quartier européen durant la colonisation, conçu comme un processus ségrégatif imposé avec comme objectif la séparation ethno-culturelle des populations ; la planification du développement urbain menée par les Etats dès les indépendances qui n’a pas évitée l’urbanisation spontanée des périphéries des villes maghrébines, et une territorialisation du développement urbain marquée par l’émergence de nouveau acteurs, et de nouvelles procédures comme l’intervention publique dans les quartiers réhabilités ou l’urbanisme de projet. L’un des changements le plus manifeste qu’ont connu les villes maghrébines au cours du 20ème siècle réside notamment dans l’émergence des espaces publics . Aborder la question des espaces publics au Maghreb nécessite de prendre de grande précaution épistémologique. Comme le remarque Françoise Navez-Bouchanine, la principale difficulté vient des notions utilisées qui renvoient à une construction de l’histoire urbaine dont les références  remontent à la construction européenne des études urbaines.

Dans ses travaux, Françoise Navez-Bouchanine s’écarte des analyses dominantes « par défaut » et mobilise des travaux d’historiens qui mettent l’accent sur la fonction et les significations publiques d’espaces précis – les mosquées, les souks, les rues, les bains, sur le fonctionnement de règles de droit sur les espaces privés et non-privés, ou plus subtilement encore, sur l’organisation socio-politique et sur les mécanismes de gestion urbaine. Elle rappelle la prédominance des espaces privés sur les espaces publics, du moins dans la ville maghrébine du 19ème siècle.

Les transformations urbaines générées par la colonisation a introduit des espaces matériels, qui ont été réinterprétés depuis les indépendances. Alors que la vie privée constituait l’essentiel de la vie urbaine, l’espace public a été pendant la colonisation un lieu de représentation symbolique du pouvoir. L’espace public » de la « Ville Nouvelle » (selon l’appellation d’usage commun au Maroc) ou « moderne »  (c’est-à-dire coloniale) a tout de l’espace ostentatoire hérité d’un régime totalitaire : ville monumentale avec des avenues larges sur lesquelles se branchent les routes nationales faisant rayonner la Ville sur tout l’arrière-pays. Qu’en dire d’autre qu’il s’agit d’une production coloniale avec toute la violence symbolique que cela a pu représenter à l’époque et représente encore. Certains de ces espaces publics créés pendant l’époque coloniale ont été peu à peu abandonnée par les autorités publiques, alors que les classes populaires les ont parfois investi. Ainsi, comme le montre Gaëlle Gillot, la promenade dans le centre moderne de la ville, ou au jardin public, est devenue une activité très répandue à Rabat, alors que les classes aisées se sont repliées vers des lieux privés redoutant la promiscuité de la foule. Ce retrait de certains espaces de la ville par les classes aisées est présent également dans leurs stratégies résidentielles. Ainsi, les grandes villes du Maghreb ont vu l’apparition de quartiers résidentiels  semi-fermés (comme Hay Riyad à Rabat) où  les élites urbaines se referment refusant leur présence aux « espaces publics » désormais utilisés par les classes populaires.

L’irruption des femmes en dehors de l’espace domestique est l’un des exemples souvent mobilisés par les auteurs pour analyser les transformations des usages des espaces de la ville du Maghreb au XXème siècle. Pour François Navez-Bouchanine, cette transformation se traduit par la double irruption de la femme dans l’espace du travail, et dans la vie publique en générale et sa présence dans les espaces publics de la ville. Comme le remarque Walter Lanchet, ce sont souvent les femmes qui « gèrent » au quotidien les défaillances ds les infrastructures et les services urbains (balayage du derb, évacuation des ordures, approvisionnement en eau, …). Or, « les initiatives individuelles ou collectives prises dans ce domaine sont encore attribués aux hommes » ; elles sont décidées et exécutées souvent par eux. Et « les réponses apportées et surtout les modalités d’application de ces réponses ne sont pas négociées avec les intéressées. Elles correspondent à la vision qu’en ont les hommes qui ne sont pas les utilisateurs finaux. »

Dans ses travaux concernant l’espace urbain de la médina historique au Maroc, Walter Lanchet désigne par « espace limitrophe » : le « derb » qui est la voie d’accès à l’espace privé (le logement), souvent une impasse, et qu’il distingue de la grande rue, consacrée à la circulation automobile et de l’espace public regroupant les équipements collectifs dont les mosquées, écoles, souks. Dans cet espace, l’appropriation, très fréquente, est le fait d’un individu qui, à titre personnel et/ou après concertation avec le voisinage, prend l’initiative de pallier un problème touchant la collectivité habitante, cela seul ou en entraînant d’autres habitants activement engagés. Les carences municipales, en matière de maintenance, sont fortement répandues dans la médina autant que dans les quartiers spontanés construits illégalement. Dans ces espaces urbains, la surdensification du bâti entraîne un débordement dans l’usage qui est fait des équipements urbains de base, réseau d’assainissement et d’approvisionnement en eau en particulier. Par conséquent, l’existence d’initiatives populaires s’explique comme le résultat d’années de laisser-aller et de laisser-faire concomitant au laisser-aller de la part de ceux qui ont a tâche de gérer la ville. Selon Françoise Navez-Bouchanine, ces initiatives populaires sont « un puissant révélateur de l’évolution de l’urbanité ainsi que des rapports socio-politiques entre habitants et pouvoirs publics. (…) Dans les pays en développement, les habitants, lassés d’attendre la prise en charge de ces espaces, finissent souvent par réaliser eux-mêmes un certain nombre d’aménagements de nature à en favoriser un meilleur usage. »

L’analyse des changements sociaux qui s’opèrent dans les différents espaces de la ville nécessite également de poser la question du domaine politique et de l’exercice du pouvoir selon les espaces et régimes urbains et nationaux. Concernant le Maroc, Françoise Navez Bocuhanine souligne le passage de situations où l’Etat traditionnel (le makhzen) était encore jusqu’à une époque récente « le seul détenteur du pouvoir sur l’espace au-delà du seuil du logement » à des situations où, notamment dans les quartiers informels, certaines pratiques remettent quelque peu en cause cette exclusivité. Ces changements ont été éclairé par un courant de la recherche urbaine sur les villes du Maghreb qui s’est traduit par l’analyse des pratiques et des représentations des habitants  (1). Certains travaux ont montré que la mobilisation de l’ensemble de la collectivité d’habitants peut prendre une dimension « institutionnelle » dans le sens où la revendication collective auprès des autorités compétentes s’érige comme l’expression d’un droit à la ville, à ses services et à ses équipements : revendication collective, car la pression est parfois nécessaire pour l’obtention d’un équipement ou l’autorisation de réaliser celui-ci, ou encore pour un soutien technique ou matériel. L’élu, à ce stade, a un rôle de relais.

En effet, la mobilisation d’une population définie peut être à l’origine de la formalisation du regroupement en une « association », un « comité », une « amicale » de quartier (cf. Dahir de 1958 relatif à la fondation d’une « association » au Maroc, type « Association loi de 1901 »). Cette formalisation permet la continuité de l’action dans le temps et l’espace en l’organisant (évaluation du coût des travaux cotisation auprès des ménages concernés, pression pour que chacun s’acquitte de sa part). Elle assure aussi une certaine crédibilité/légitimité auprès des pouvoirs publics pour se faire entendre et reconnaître. Cependant, la formalisation structurée, ou « radicalisée », est loin d’être systématique, car elle n’est « ni socialement ni culturellement éprouvée, et ses modes de régulation n’émanent pas des codes d’obligation sociale des concernés » comme l’explique Françoise Navez Bouchanine. Car « la radicalisation institutionnelle des nouvelles formes d’association nécessite un certain engagement individuel à l’égard d’une entité collective qui n’a pas de définition sociale traditionnelle », c’est-à-dire indigène. Ainsi « les possibilités offertes par le Dahir de 1958 sont ignorées », et « l’idée même d’association fait encore peur aux habitants parce qu’elle fait peur aux autorités ».

Les espaces urbains des villes maghrébines ont subi d’importantes transformations au cours des dernières décennies. Dans cette fiche, nous avons proposé un aperçu des transformations opérées durant l’époque coloniale et la réinterprétation de ces espaces perceptibles dans les usages. Au delà des limites de la notion d’espace public, nous avons abordé la notion d’espace limitrophe à partir d’ observations réalisées au Maroc, puis questionné les rapports politiques dans ces espaces. Il est à noter la méfiance des autorités lors des améliorations transitoires opérées par les populations elles-mêmes car elles rentrent en contradiction avec les modèles de développement urbain des professionnels et des autorités. Il semble que les initiatives locales les plus visibles sont donc celles qui ont réussi à trouver une audience et un relais à l’échelon municipal. 

dossier

Exclusion et fragmentation urbaine

Commentaire

Le site de Françoise Navez Bouchanine : www.navez-bouchanine.com

Site de l’équipe EMAM (anciennement Urbama), citeres.univ-tours.fr/compo.php?niveau=emam&page=p_emam/emam_historique

Urbamag, Revue maghrébine de recherche en urbanimse et aménagement, www.urbamag.net (non actualisé depuis 2008).

Navez Bouchanine, Françoise (dir.) - La fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale - L’Harmattan (coll. villes et entreprises), Paris - 2002

Navez Bouchanine F., Autour du territoire urbain, la société civile ? » (Article paru In « Signes du présent », N° spécial « La société civile au Maroc », Édition SMER, Rabat, 1992).

Navez Bouchanine, « L’espace limitrophe. Entre le privé et le public, un no man’s land ? La pratique urbaine au Maroc » (Article paru In « Espaces et Sociétés », N° spécial intitulé « Espace public et complexité sociale », 62-63, 1991, pp135-158

Lanchet Walter « Ce qui demeure », Les Annales de la recherche urbaine, N°92, pp95-103, 2002

Notes

(1) Selon Isabelle Berry-Chickaoui, la recherche s’est structuré autour des notions d’habiter, de modèle d’habiter, d’appropriation de l’espace (F. Navez-Bouchanine, 1991, 1997, B. Florin, 1999), d’espace qualifié et de territoire (I. Berry-Chikhaoui, 1994, J.-C. Depaule, 1995), de territorialités (M. Chabbi, 1997, P. Signoles, 2005), d’initiatives populaires (F. Navez-Bouchanine, 1994), de compétences citadines, de co-fabrication de la ville (A. Deboulet, 1994, 2008, I. Berry- Chikhaoui et A. Deboulet, 2000), privilégiant une approche qualifiée par certains auteurs de « par le bas » ou de l’« entre-deux »5 lorsqu’il s’agit d’insister sur les interactions entre pratiques institutionnelles et pratiques habitantes dans la construction des citadinités
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