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Divisions et restructuration sociale : les compagnies minières étrangères dans les communautés rurales d’Amérique latine - Partie 1

David Aube

06 / 2010

L’Amérique latine est une destination de choix pour les touristes nord-américains attirés par ses plages, ses forêts tropicales et ses paysages à couper le souffle. Mais ils ne sont pas les seuls séduits par cette région du monde et ses richesses historiques, culturelles et naturelles. Depuis des décennies, les compagnies transnationales foulent le terrain de multiples États. La recherche du profit les amène à convoiter la main-d’œuvre bon marché et un accès aux ressources naturelles au rabais. Un secteur profitant de ces avantages est celui de l’exploitation minière. Il faut dire que la colonisation de l’Amérique latine a été faite en partie à cause des richesses minérales, donc, il ne s’agit en rien d’un phénomène nouveau. Par contre, comme tout phénomène, la présence de « boom » affecte le degré d’importance de celui-ci. Depuis des générations, de l’or, de l’argent, du fer, etc… sont extraits des terres de ces pays qui n’en retirent que des profits minimes. L’industrie extractive transfère les ressources du « Sud » ou des pays plus pauvres vers le « Nord » ou les pays riches où elle est basée. Ces transferts sont souvent légitimés par des traités internationaux avantageant les riches ayant plus de pouvoir dans des relations de force.

L’anthropologie des mines est un sujet crucial à analyser afin de bien comprendre les effets sociopolitiques de l’exploitation minière sur un territoire. Bien que la grande majorité des œuvres soient axées sur les aspects techniques ou dénonciateurs, des œuvres classiques comme celles de June Nash (1) ou de Michael T. Taussig (2) touchent l’aspect anthropologique en abordant comme sujet les travailleurs. Il est essentiel de noter qu’une identité se forge dans ce groupe social et qu’aujourd’hui, lors d’une exploitation minière à ciel ouvert, le tio (démon) est devenu la mine tout simplement. Par ailleurs, Ricardo Godoy (3) apporte dès 1985 des données intéressantes sur les phases d’exploitation minière. Par contre, l’accent mis sur le mineral economics limite la portée sociale de ses résultats. C’est Ballard et Banks (4) qui vont décrire, en 2003, les acteurs principaux de l’instauration d’un projet minier. Toutefois, leur absence de définition du concept de « communautés locales » réduit l’analyse des dynamiques régionales de résistance et d’acceptation. Deux œuvres sur les compagnies minières canadiennes en Amérique latine et en Afrique, la première écrite par un collectif de chercheurs et d’acteurs impliqués sur le terrain (5) et l’excellent « Noir Canada » (6), m’ont permis de mettre en contexte, autant historique que social et politique, l’essor des entreprises d’ici dans des pays étrangers. Leur approche est loin d’être anthropologique, mais elle fournit des données qualitatives et quantitatives qui servent à établir des comparaisons entre les lieux d’exploitation.

Dans les prochaines pages, une analyse des impacts sociopolitiques des compagnies minières étrangères (7) sur des petites communautés rurales (8) d’Amérique latine permettra de mieux comprendre le besoin de réévaluer les pratiques de cette industrie. Utilisant des écrits académiques et des organisations non gouvernementales (ONG), je dresserai premièrement un historique condensé de l’industrie minière dans cette partie du monde. Par la suite, je traiterai des effets causés sur la structure sociale locale par l’augmentation de la polarisation et des divisions sociales, spécialement avec l’introduction d’un nouveau groupe temporaire, les ouvriers de la mine, qui affectent la position de la région face à l’entreprise minière. Ces impacts constituent la base sur laquelle vont s’appuyer les effets socio-politiques de deuxième degré, qui sont directement politiques. Parmi ceux-ci, on retrouve des divisions municipales, accentuées par la création d’identités propres à chaque localité, l’émergence d’une élite protestataire liée à des organismes internationaux et une accentuation de la voix citoyenne et de la participation dans les affaires locales et nationales grâce à l’éducation relative à l’environnement facilitée par la naissance de mouvements sociaux.

Une étude de terrain menée dans la vallée de Siria, au nord du département de Francisco Morazan, au Honduras, lors de l’été 2008, servira d’assise pour les données puisqu’une partie de la population de cette région, spécialement les habitants du village d’El Porvenir, dénonce la compagnie minière canadienne anciennement Glamis Gold, devenue Goldcorp Inc. depuis 2000.

Plus ça change, plus c’est pareil

Avant l’arrivée des Européens en Amérique, les habitants du « Nouveau Monde » exploitaient aussi les minéraux mais leur système n’était pas similaire à ce qui se faisait en Europe. Il s’agissait surtout de petites exploitations artisanales qui pouvaient servir, entre autres, à la fabrication de symboles religieux et culturels. Sa valeur marchande n’était en aucun temps comparable à celle d’Europe. Toutefois, tout ceci est chamboulé avec la quête de la richesse par les conquistadors espagnols. Le mouvement de colonisation vers les terres continentales stimule le premier des trois booms miniers qu’a vécu l’Amérique latine depuis 1521.

Cette première vague débute peu de temps après la conquête espagnole alors que les conquistadors utilisent les autochtones comme esclaves dans les mines. Selon André-Marcel d’Ans (9), c’est l’extraction des métaux précieux durant la période coloniale qui décide de l’emplacement des villes puisque les gens s’agglomèrent près des puits d’exploitation de minerais métalliques, donc près des ressources économiques et sociales de la région. Tegucigalpa, la capitale du Honduras, est fondée en 1578 suite aux découvertes de plusieurs mines d’argent dans les environs. La période coloniale voit ainsi des villes naître, être les centres d’une région et disparaître dans l’oubli dès que les richesses de la terre sont épuisées. La quête de gisements riches en minéraux dicte les politiques espagnoles visant purement et simplement l’enrichissement de la métropole à l’aide des ressources des colonies. Les dépenses de la famille royale demandent une augmentation constante de l’exploitation. Les esclaves travaillent dans des conditions extrêmement difficiles étant même exploités jusqu’à la mort. Bartolomé de Las Casas (10) décrit clairement les abus que subissent les populations autochtones et métisses soumises aux dirigeants espagnols. Ce contexte est antagoniste avec celui d’avant la colonisation puisque, comme le souligne Taussig (11), dans l’empire Inca, les métaux précieux étaient exploités non comme un tribut forcé, mais plutôt comme un cadeau à l’empereur divin. Ce premier boom est violent et n’a comme prémisse que de remplir les coffres de l’aristocratie espagnole et de payer ses dettes extravagantes.

La deuxième vague d’exploitation minière se situe vers la fin du XIXème siècle et elle est centrée sur des produits métallurgiques aidant la révolution industrielle en Europe et aux États-Unis. Ce boom est caractérisé par des concessions minières avec des restrictions minimes offertes à des compagnies étrangères (12). Les États-Unis commencent à prendre de plus en plus de poids sur la scène internationale et leur influence sur l’Amérique latine s’accroît. La proximité géographique avec cette puissance mondiale fait en sorte que rapidement, le Sud devient la source d’approvisionnement en matières premières pour les industries qui se développent au Nord et en Europe. La majorité des pays de l’Amérique latine étant devenus des États indépendants, la relation entre métropole et colonie n’existe plus formellement. Par contre, les tarifs préférentiels pour les compagnies étrangères et l’absence de législation les contrôlant soulignent une inégalité toujours présente dans les relations de force entre les États. Ainsi, cette période souligne la subordination de l’Amérique latine face aux pays riches et indique que les projets nationaux n’ont pas permis de stabiliser les rapports de force au niveau international.

Le dernier boom débute dans les années 1980 et 1990 et est caractérisé par une recrudescence de l’exploitation minière de l’or et de l’argent (13). Au cours des dernières années, l’Amérique centrale est redevenue une destination de premier choix pour les compagnies minières d’or. En 2005, plus de 23 sites importants se trouvaient au Guatemala, Honduras, El Salvador, Nicaragua et Panama, la majorité étant exploitée par des compagnies canadiennes (14). Comme les booms précédents, celui-ci est occasionné par la demande des pays industrialisés, incluant maintenant des puissances économiques asiatiques (15). La mise en place de nouvelles régulations minières nationales favorisant les investisseurs, spécialement dans des régions où les investissements étaient plus réglementés auparavant, est aussi une tendance importante de cette phase (16). Des concessions minières avec des droits presque illimités concernant l’environnement, l’utilisation de l’eau, le déplacement de population et des taxes minimes favorisent la présence de compagnies transnationales sur les territoires de l’Amérique latine. De plus, la privatisation de compagnies nationales dans plusieurs pays souligne l’effacement des États dans le contrôle de l’industrie minière sur leur territoire. Les États rivalisent pour attirer les investissements transnationaux que représentent les compagnies minières. Il faut souligner que la crise financière des années 1980, ayant affecté une majeure partie de l’Amérique latine, force à la recherche de capitaux afin de remplir les obligations financières des dettes encourues. La mise en place de lois avantageuses sert donc cette prémisse.

Cette troisième vague est si importante qu’en l’an 2000, l’Amérique latine comptait pour 30 % des investissements dans l’exploitation minière mondiale alors qu’en 1990, elle ne comptait que pour 12 % (17). Il s’agit actuellement de la destination la plus fréquente pour les investissements miniers. Ces nouveaux projets d’exploitation se retrouvent généralement dans des zones frontalières ou protégées ainsi que dans des régions éloignées ou marginalisées où habitent des populations autochtones (18). Les exploitations dans des régions « traditionnellement » minières comme le Brésil, le Pérou et le Chili ont augmenté et l’industrie s’est même étendue dans des pays qui n’avaient jamais été des centres miniers importants, comme l’Argentine et le Honduras. Ceci s’explique en partie par l’utilisation de nouvelles technologies permettant l’exploitation de minéraux dispersés dans le sol, couvrant de larges régions où la concentration en minéraux est faible (19). Ces techniques allouent aux compagnies la possibilité de retirer des profits majeurs du sol grâce aux faibles coûts de production. Il y a donc une attraction immense pour les ressources de cette région du monde et, avec des lois avantageuses, il n’y a aucune raison pour qu’au niveau économique, leurs investissements ne soient pas rentables. D’ailleurs, les compagnies minières enregistrées dans le marché de la bourse canadienne en 2001 avaient des intérêts dans plus de 975 propriétés minières en Amérique latine (20). L’importance de ce troisième boom est indéniable et les impacts, autant positifs que négatifs, sur les communautés touchées par ce phénomène sont multiples. Cependant, les deux prochaines sections soulignent à quel point les effets, et ici seulement au niveau socioéconomique, sont considérables pour des régions éloignées et souvent marginalisées économiquement et politiquement comme le démontre l’exemple de la vallée de Siria.

Ouverture de la structure sociale

Avant de continuer, il est essentiel de présenter succinctement la région de la vallée de Siria, au Honduras, puisqu’elle servira de base pour la présentation des effets socio-politiques.

La vallée de Siria est composée de trois municipalités : Cedros, San Ignacio et El Porvenir. Il s’agit d’une région majoritairement agricole où les industries permanentes se font rares. Similairement à d’autres régions en conflit, ce ne sont pas tous les habitants qui partagent la même opinion. Les habitants de la vallée de Siria ne font pas exception à la règle. Des divergences énormes sur l’exploitation minière, principalement entre les municipalités de San Ignacio et El Porvenir (Cedros est beaucoup moins touchée par la présence de la mine) affectent la cohésion sociale régionale, limitant ainsi la force du mouvement protestataire. Du côté de l’élite de San Ignacio, les emplois créés et les impôts que retire la municipalité aident à façonner son discours en faveur de la mine. Pour ceux d’El Porvenir, les maladies récurrentes de la population, le manque d’eau sur le territoire et l’absence de travail sur le site d’exploitation, expliquent en partie ses critiques du projet minier. D’ailleurs, un comité régional; El comite ambientalista del valle de Siria (le Comité environnemental de la vallée de Siria), représenté en majorité par des individus d’El Porvenir, a été mis sur pied dans le but de dénoncer l’entreprise et faire connaître la position des habitants contre l’exploitation (21). Il ne faut pas croire qu’aucune dispute régionale n’existait avant l’arrivée de la compagnie minière. Mais l’augmentation des tensions entre habitants et municipalité depuis le début de la phase d’exploitation est considérable. La création d’une identité municipale joue en partie dans ce phénomène comme je l’expliquerai dans la prochaine section.

Le premier aspect qui peut sembler bouleversé par l’exploitation minière est l’environnement. Toutefois, le social est directement lié aux changements environnementaux. La destruction des ressources naturelles et aussi du paysage régional affecte directement l’aspect social des communautés. Une division et polarisation sociale s’installent presque automatiquement dans les communautés avec la mise en place de la phase d’exploitation, très destructrice, mais qui crée plus d’emplois que lors de la phase d’exploration. La force de ces dernières dépend des capacités de mobilisation et de promotion du discours dans les différents partis engagés (en opposition, favorable, et même des individus se présentant comme neutres). Les protestataires s’affichent en premier lieu contre la destruction de l’environnement. Cependant, comme c’est le cas avec la majorité des mines d’or à ciel ouvert utilisant du cyanure comme méthode d’extraction, l’augmentation des problèmes de santé va devenir le centre d’attention des individus s’opposant à l’exploitation minière. Les mines, autant souterraines qu’à ciel ouvert, ont le pouvoir d’affecter la santé des travailleurs et de la population environnante, spécialement lorsque les lois nationales ne sont pas contraignantes et qu’en plus, les mesures de contrôle sur les compagnies sont minimes, pour ne pas dire absentes. Dans un pays pauvre comme le Honduras, une entreprise engendrant des millions de profits, ayant un capital économique de taille, et, par ce fait même, politique, est en mesure d’imposer un certain rapport de force qui lui est favorable lorsque des problèmes environnementaux et de santé émergent dans les populations qui voisinent l’exploitation minière. À la base, les rapports de force entre l’entreprise (généralement étrangère, mais utilisant un appui local) et les habitants sont inégaux. De ces rapports inégaux entre grands groupes vont naître des inégalités et des divergences majeures entre les individus choisissant de s’allier à la compagnie minière et ceux optant pour les dénonciateurs ou les indifférents.

Les créations d’emplois, bien que souvent inférieures à ce qui avait été promis lors de la présentation du projet, permettent aux compagnies minières de s’implanter moralement et idéologiquement avec leur éthique capitaliste dans une partie de la population et, donc, de la région. Avec la création d’une classe ouvrière, l’hégémonie capitaliste et l’idéologie néolibérale se répandent dans la vallée de Siria et se différencient des anciennes hégémonie et idéologie de la région, axées sur une vision communautaire de bien-être général de groupe. Cependant, les travailleurs de la mine ne font que goûter à la réalité de la classe ouvrière et à l’idéologie qui lui est associée. Contrairement à ce que démontre Gavin Smith (22), cette identité n’est pas permanente, puisque le transfert dans la classe ouvrière n’est jamais définitif pour la grande majorité des mineurs, qui retournent à l’agriculture et à l’élevage à la suite de leur congédiement (23). Ce changement de position sociale n’est pas accepté passivement par ces acteurs. Les classes émergentes à la suite de l’arrivée de la mine sont fragiles et non rigides, comme souligne Eric R. Wolf (24). Ces individus sont influencés par la conjoncture internationale et leur système culturel est affecté par la présence de ce développement capitaliste (25). Cependant, la rapidité de l’exploitation minière à ciel ouvert limite l’intériorité de ces changements qui sont vécus par un groupe marginal de travailleurs et leurs affins. Andrew Webster (26) souligne l’existence d’un important jeu de relations de classes dans le développement, où des factions sont en compétition pour l’amélioration ou la stabilisation de leur position dans la hiérarchie sociale. Ainsi, la structure des classes est ouverte et prête à être bouleversée pour accomplir ce que les membres des classes désirent. Cette ouverture, favorisée par l’exploitation minière, est de première importance pour l’édification des classes et l’émergence des frictions régionales. Il est alors nécessaire d’aller plus loin que Webster et d’étudier les raisons ayant favorisé l’ouverture et les raisons pour lesquelles les individus l’acceptent.

Dans un système capitaliste où l’accent est mis sur la richesse matérielle, la possibilité d’augmenter ses possessions et ainsi son statut social est considérable. Ceci se fait en premier lieu avec le travail. Mais aujourd’hui la technologie est devenue un aspect central de l’exploitation minière. Les mines à ciel ouvert ou souterraines demandent moins de main-d’œuvre et lorsque le besoin de travailleurs se fait sentir, ils doivent être qualifiés pour opérer sur les machines et les nouveaux systèmes. Dans les régions éloignées, ces qualifications sont très rarement disponibles. Ainsi, ce sont des personnes des pays d’origine de la compagnie qui viennent remplir ces postes.

Au Honduras, l’industrie minière produisait 1 400 emplois directs et 5 000 emplois indirects en 2007 alors que le secteur du tourisme en produisait 34 207 et 43 006 respectivement. La vallée de Siria contenant une population de 23 500 personnes n’a constaté la création que de 200 emplois pour les locaux avec la mine San Martin (27). Certaines communautés acceptent parfois l’exploitation minière sur leur territoire à la suite des promesses d’emplois faites par la compagnie. La situation est similaire dans bon nombre de sites d’extraction où les postes créés ne comblent pas ceux perdus au niveau agricole. Les compagnies minières savent très bien que l’attrait pour le travail est un moyen de faire accepter le projet aux communautés éloignées. Sanabria (28) mentionne d’ailleurs qu’en Bolivie, des actes de résistance autant de la part des mineurs que des non mineurs sont motivés par le droit moral de travailler. Ce non-respect des promesses actionne plus activement le mouvement de résistance des populations qui dénonce le manque d’emploi. Les gens veulent travailler et veulent ce qui leur a été promis. Les frictions entre les protestataires et les travailleurs sont monnaie courante puisqu’un groupe conteste le gagne-pain de certaines personnes.

Les compagnies sont conscientes de l’anxiété pour un emploi et elles jouent avec les peurs des travailleurs pour réduire au silence les actions militantes ou les demandes d’amélioration de conditions (29). La demande pour des emplois étant toujours présente, les compagnies peuvent se permettre de mettre à l’écart des travailleurs revendiquant des droits et de meilleurs salaires. De plus, l’augmentation des travailleurs précaires, de 8 % à 33 % entre 1989 et 1995 en Amérique latine, influe sur la sécurité des emplois. Les travailleurs sous contrat précaire reçoivent peu de protection des lois gouvernementales ou des unions syndicales et n’obtiennent qu’une fraction du salaire des employés permanents. Ils travaillent aussi de longues heures, ont des horaires irréguliers, n’ont pratiquement pas de sécurité d’emploi et ont un taux d’accident élevé (30). Dans la vallée de Siria, une majorité des travailleurs n’avaient pas de contrat permanent et n’étaient embauchés que pour de courtes périodes. De plus, des problèmes de santé récurrents limitent leur capacité de travail lorsque leur contrat est terminé. Il y a donc une montée rapide, mais une baisse tout aussi prononcée du statut social des employés miniers dans leur rang socio-économique régional. Les travailleurs, ayant un pouvoir de négociation déjà minime, se doivent donc de composer dans des conditions extrêmement difficiles, mais auxquelles ils ne peuvent s’opposer sous peine de perdre leur emploi et leur revenu. La présente situation n’a guère changé depuis ce que notait Godoy (31) : « Pour réduire les coûts et éviter d’exercer des responsabilités politiques, les entreprises minières, sous la protection de l’État tendent à verser des salaires au-dessous du minimum de subsistence (…) forçant les mineurs à rentrer chez eux à l’expiration de leur contrat de travail ou bien lorsqu’ils atteignent l’âge de la retraite » (32).

Le manque de postes stables et la création de quelques emplois précaires mènent à une redéfinition locale de ce qui constitue le marché du travail dans un système capitaliste mondial.

Par ailleurs, un effet social non négligeable et critique pour les relations régionales se manifeste à travers le fait que seulement certaines personnes obtiennent du travail sur le site : d’où l’émergence de divisions sociales. La mine San Martin engendre des conflits entre les gens soutenant le projet minier (les travailleurs et ceux qui en retirent des bénéfices socio-économiques) et ceux qui le rejetent (gens affectés négativement par la mine) comme je le mentionnais en début de section. Des divisions entre familles en résultent et rendent les négociations entre les partis plus difficiles. Des dynamiques d’inclusion / exclusion se mettent alors en place dans ces communautés. En identifiant son groupe selon des caractéristiques bien définies, des règles claires de ce qu’il faut pour être inclus sont apparues. La base idéologique (pour la compagnie néolibérale ou pour la protection de la région contre celle-ci) peut ainsi devenir un facteur divisant. Il ne faut pas concevoir ces stratégies d’inclusion et d’exclusion comme purement instrumentales. Le déséquilibre dans le rapport de force et les changements dans ce qui constitue pour un membre l’appartenance à la communauté ou non, illustrent la flexibilité des critères d’adhésion à un groupe (33). Les définitions d’appartenance changent selon le contexte et elles sont constamment en mouvance. Cette inclusion / exclusion est liée à la pression sociale d’être rattaché à un groupe défini, car ceci permet de revendiquer au nom de celui-ci. Cependant, cette pression sociale demande aux membres du groupe un certain degré d’obéissance envers ses normes et son idéologie. Des mécanismes de contrôle, comme les potins, visent à s’assurer que les limites ne seront pas outrepassées. Ils ont une force qui homogénéise lorsqu’ils sont dirigés vers le groupe propre et ils sont un moyen de stéréotyper lorsqu’ils sont employés contre l’autre groupe (34). Les potins sont : « jamais “désintéressés”, c’est un effort partisan (d’une classe, d’une faction, d’une famille) pour faire avancer ses revendications et défendre ses intérêts contre ceux des autres » (35). Ils permettent donc d’inclure ou d’exclure des gens selon leurs intérêts et demandes.

Les compagnies minières en Amérique latine créent une brèche dans la structure sociale des petites communautés rurales en y introduisant leur hégémonie et leur idéologie ainsi que les conséquences sociales qui y sont associées. Un système de classe et de statut accentué vient bouleverser la structure et créer des tensions entre les groupes qui se forment pour défendre leur position. Ainsi, des contestataires, dominant le mouvement de résistance, et les gens favorables à la mine, car ceux-ci deviennent plus nombreux grâce au discours sur le développement prêché par l’idéologie néolibérale, s’affrontent de diverses façons sur le terrain.

Lire la partie 2

1 June Nash, We Eat the Mines and the Mines Eat us : Dependency and Exploitation in Bolivian Tin Mines, Columbia University Press, New York, 1979.
2 Michael T. Taussig, The Devil and Commodity Fetichism in South America, The University of North Carolina Press, 1980.
3 Ricardo Godoy, « Mining : Anthropological Perspectives », Annual Review of Anthropology, Vol. 14, 1985.
4 Chris Ballard, Glenn Banks, « Resource Wars : the Anthropology of Mining », Annual Review of Anthropology, Vol. 32, 2003.
5 José De Echave, « Mining and Communities in Peru : Constructing a framework for Decision-Making », in Liisa North, Timothy D. Clark et Viviana Patroni (sous la dir. de), Community Rights and Corporate Responsability : Canadian Minig and Oil Companies in Latin America, Between the Lines, Toronto, 2006.
6 Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique, Éditions Écosociété, Montréal, 2008.
7 Le choix des compagnies minières étrangères provient du fait qu’elles dominent l’industrie extractive dans cette partie du monde.
8 Communauté rurale signifie une communauté où le travail agricole domine le système économique.
9 André-Marcel D’Ans,Le Honduras : difficile émergence d’une nation, d’un État, Karthala, Paris, 1997.
10 Bartolomé De Las Casas, A Short Account of the Destruction of the Indies, édité et traduit par N. Griffin, Penguin Book, Londres, 1992.
11 Michael T. Taussig, op. Cit. 1980.
12 Liisa North et Timothy D. Clark, « Mining and Oil in Latin America : Lesson from the Past, Issues for Future » in (sous la dir. de) Liisa North, Timothy D. Clark et Viviana Patroni, Community Rights and Corporate Responsability : Canadian Mining and Oil Companies in Latin America, Between the Lines, Toronto, 2006.
13 Liisa North et Timothy D. Clark, ibid. , 2006.
14 Latin America Press, « The Impact of Mining », Vol. 37, n° 2, 2005, site de Latin America Press.
15 Liisa North et Timothy D. Clark, ibid., 2006.
16 José De Echave, op. Cit., 2006.
17 José De Echave, op. cit., 2006.
18 Chris Ballard et Glenn Banks, art. cité, 2003.
19 Latin America Press, art. cité, 2005.
20 Liisa North et Timothy D. Clark, art. cité, , 2006.
21 Le Comité environnemental de la vallée de Siria est en contact étroit avec des ONG nationales et internationales qui lui permettent d’avoir des fonds pour organiser des rencontres, assurer le déplacement des membres et des habitants de la région lors de manifestations publiques et d’aller à l’étranger, comme aux rencontres des actionnaires de Goldcorp Inc. afin de critiquer la situation présente. De plus, ces fonds servent aussi dans des démarches judiciaires devant les autorités honduriennes et internationales.
22 Gavin Smith, Livelihood and Resistance: Peasants and the Politics of Land in Peru, University of California Press, Berkeley,1989.
23 L’exemple de la mine San Martin dans la vallée de Siria est éloquent à ce sujet. La mine a fonctionné à plein régime pendant huit ans (2000-2008) afin d’exploiter le plus rapidement possible les ressources. Par la suite, la phase de fermeture est entrée en branle et seulement une infime fraction des travailleurs a gardé des emplois. Les autres, qui avaient quitté leur rôle de travailleurs agricoles, sont retournés aux sources ou certains, ne désirant plus avoir cette position sociale, ont dû, en grande majorité, migrer vers le Nord (États-Unis principalement) afin de trouver du travail. Il n’est pas sans dire que certains anciens travailleurs miniers sont mécontents de cette situation, alors que d’autres ne peuvent tout simplement plus travailler suite à des accidents de travail.
24 Eric R. Wolf, Europe and the People Without History, University of California Press, Berkeley, 1982.
25 Eric R. Wolf, ibid.
26 Andrew Webster, Introduction to the Sociology of Development, deuxième édition, Palgrave Mcmillan, Londres, 1990.
27 Henriquez Dominguez, Katia Lizbeth et Francisco Rene Ramos Groos, Valorisacion economica ambiental de la explotacion minera en El Salvador desde el enfoque de economia politica : caso de proyecto el dorado, municipio de San Isidro des departamento de Cabanas, Mémoire de maîtrise, Facultad de ciencias economicas y sociales, Universidad centroamericana « Jose Simeon Canas », San Salvador, 2007.
28 Harry Sanabria, « Resistance and the Arts of Domination », Latin American Perspective, Vol. 27, janvier 2000.
29   June Nash, op. cit. 1979.
30 Timothy D. Clark, art. cité, 2006.
31 Ricardo Godoy, art. cité, p. 206, 1985.
32 “To minimize costs and avoid political liabilities, mining firms under the auspices of the state tended to pay workers below subsistence wages […] forcing miners to return home after their contract in the mine expired or once the workers reached the age of retirement.”
33 Chris Ballard et Glenn Banks, art. cité, 2003.
34 Norbert Elias, Logiques de l’exclusion, Fayard, Paris,1997.
35 «Never “disinterested”; it is a partisan effort (by class, faction, family) to advance its claims and interests against those of others ». James C. Scott, Weapons of the Weak. Every Forms of Peasant Resistance, Yale University Press, New York, 1985.

Mots-clés

industrie minière, surexploitation des ressources, pollution, population rurale


, Honduras

dossier

Revue Informations et Commentaires : le développement en questions

Notes

David Aubé travaille au département d’Anthropologie à l’Université de Montréal.

Source

Informations et Commentaires, n° 151, avril – juin 2010

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