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Divisions et restructuration sociale : les compagnies minières étrangères dans les communautés rurales d’Amérique latine - Partie 2

David Aube

06 / 2010

Lire la partie 1

Identités et politique locale

La montée des tensions force les individus à trouver des techniques afin d’éviter de créer un conflit sans fin et de s’écarter de la question de fond qui est de remettre en question les pratiques actuelles des compagnies minières à l’étranger. Un mouvement social de protestation peut se créer, comme c’est le cas avec le Comité environnemental de la vallée de Siria, et il est possible de noter une recrudescence de la participation citoyenne dans les affaires publiques autant du côté des protestataires que des gens favorables à la mine qui désirent faire valoir leur position.

Des divisions sociales entre individus s’opèrent selon leur position par rapport à la thématique de l’exploitation minière. Cependant, dans des régions où les conséquences et le lieu d’exploitation sont dispersés sur plusieurs territoires, des positions territoriales, ou même municipales, comme c’est le cas avec la vallée de Siria, seront adoptées. Ces positions deviennent l’identité du groupe acceptées par une majorité. À San Ignacio, l’élite étant en faveur de la mine, en plus de la présence de nombreux travailleurs et de leurs familles, elle a aidé à façonner le discours municipal dominant et ainsi l’identité « pro-mine » qui caractérise à l’interne autant qu’à l’externe cette municipalité. À El Porvenir, la présence du comite ambientalista del valle de Siria, l’appui des ONG et la hausse des maladies dans la population depuis le début de la phase d’exploitation ont favorisé l’émergence d’un discours « anti-mine » et environnemental. L’adoption de ces identités territoriales limite les possibilités de dialogue entre les groupes et ne propage qu’une tension inutile dans un contexte où ce que reçoit la population de la région en redevances et avantages est insuffisant et devrait être accru puisqu’il est extrêmement ardu d’arrêter l’exploitation lorsqu’elle est commencée.

Les individus sont confrontés à une pression sociale afin de promouvoir le discours « anti-mine » et en faveur de la protection de l’environnement dans les communautés contre l’exploitation abusive des ressources naturelles. Une identité collective forte axée sur la protection environnementale et la résistance est en constante création. La résistance écologique soutient et valide le nouveau qualitatif identitaire de ces populations. La contestation peut se faire de deux façons : soit de manière cachée ou publique (1). Un discours public illustre le discours du subordonné lorsqu’il est en présence du dominant (2). De l’autre côté, un discours caché signifie un discours qui a lieu « en coulisse », en dehors de l’observation directe du dominant (3). La participation citoyenne peut alors avoir une apparence de tranquillité alors qu’en réalité, elle bouillonne de vie que ce soit au niveau du discours ou de gestes « invisibles » visant à souligner son apport et son soutien au réseau d’information qui se développe et aux actions contre la multinationale. Ainsi, il serait erroné de croire que, dans un mouvement social, spécialement lorsqu’il devient un phénomène de résistance, tous les individus participent de façon visible et active dans l’élaboration des moyens de résistance et aux manifestations publiques de mécontentement, lorsqu’il y en a. La participation citoyenne protestataire se caractérise par l’approbation du discours écologique (éducatif et contestataire) des ONG et leaders locaux et par la légitimité donnée aux leaders du mouvement de les représenter devant des instances de différents niveaux.

La présence d’un mouvement social a l’avantage de faire prendre conscience aux individus, actifs et passifs, de l’importance d’être renseignés sur les sujets directement liés à la vie régionale, nationale et internationale. L’information factuelle et circonstancielle gagne en priorité, ce qui est avantageux lors de plusieurs situations, comme lors d’une élection municipale ou présidentielle dans un pays comme le Honduras. Ignorer le thème environnemental dans une région en résistance écologique est une mort politique certaine pour ceux qui veulent représenter le territoire. L’éducation relative à l’environnement créée ou augmentée suite au mouvement de résistance favorise l’implication dans les décisions politiques et sociales d’une majorité d’individus. Je dis « majorité », car il est certain que quelques personnes ne s’intéressent pas à la politique locale et nationale et encore moins à la problématique environnementale, ce qui est tout à fait normal.

Dans la vallée de Siria, tous les individus que j’ai interrogés lors de ma recherche de terrain, en 2008, avaient une opinion précise sur l’exploitation minière dans la région. À El Porvenir, où le discours environnemental et l’éducation sur les méfaits de la mine étaient omniprésents, les habitants étaient en très grande majorité contre l’exploitation minière dans leur région. Par contre, dans la municipalité voisine de San Ignacio, la position majoritaire était inversée et le taux d’indifférence grandement augmenté. L’éducation environnementale était beaucoup plus ardue à San Ignacio, et ceux qui tentaient de mettre en place un discours écologique et le propager risquaient la marginalisation sociale. Ainsi, les citoyens désireux de participer aux affaires publiques devaient prendre en considération la position dominante afin de ne pas être exclus de l’arène politique. C’est à ce niveau que le discours caché devient intéressant pour ces individus qui désirent quand même s’exprimer et aider la population à s’éduquer sur le sujet. Par contre, la perte de capital social chez certains, à cause de leurs positions respectives dans les deux municipalités, pouvait signifier une marginalisation qui est difficile à accepter dans des petites communautés où les liens entre individus sont rapprochés.

Il ne faut donc pas s’étonner de l’oscillation dans le niveau de participation citoyenne sur les thèmes écologiques autant dans la vallée de Siria que dans une autre région éloignée. Par contre, tous les débats entourant l’exploitation des ressources naturelles préparent les individus à exercer un rôle plus central dans les décisions politiques en demandant plus d’informations sur les différents enjeux collectifs. Pour certains, s’impliquer dans le débat, dans un mouvement social, devient une source d’apprentissage qui leur permet d’acquérir de l’expérience sur la scène politique. Pour les gens qui s’impliquent indirectement, par leur prise de position à travers leurs discours public et caché, l’éducation acquise à l’aide de la problématique environnementale rappelle leur rôle premier dans les prises de décisions au niveau des affaires publiques. La compréhension de l’importance de sa « voix » (4) devient un outil politique important. Les individus peuvent mettre en perspective le poids de leur participation et s’assurer que les groupes qui s’affrontent connaissent leur position et la valeur de celle-ci.

Il est évident que dans une région dont une partie de la population est en résistance contre un type d’exploitation de ressources naturelles, l’éducation environnementale faite par les groupes sociaux et les ONG, nationales et internationales qui aident à rééquilibrer le rapport de force avec la compagnie et son capital politique, économique et social, a un poids considérable dans la balance lors des prises de décisions politiques publiques. Cependant, il serait erroné de présenter la politique selon un schéma de parti traditionnel comme nous sommes habitués de la voir. L’adhésion à un parti politique n’a rien à voir avec le mouvement social. Je me le suis fait rappeler à plusieurs occasions lors de ma recherche de terrain, alors que des partisans des deux partis majoritaires au Honduras (National et Libéral) s’unissaient dans une lutte transcendant la politique traditionnelle. Il s’agit d’une situation retrouvée dans plusieurs mouvements sociaux, mais qui est importante à souligner puisque ceci engendre des pressions provenant de tous les milieux politiques sur les prises de décisions publiques touchant le thème de l’environnement.

Par ailleurs, l’appropriation d’une identité contestataire contre l’exploitation sauvage des ressources naturelles mène directement à une prépondérance du discours écologique. L’arène politique et sociale est grandement touchée par cette hausse d’intérêt pour l’environnement. L’éducation qui est transmise dans la population par les leaders du mouvement social contestataire transforme les priorités d’une grande partie des individus. Puisque les problèmes sont actuels et que les individus ont de l’information à leur sujet, ils désirent des réponses et des solutions des dirigeants en place, autant locaux que nationaux. Grâce à l’aspect éducatif qui est lié à un mouvement social, le niveau de connaissances sur le sujet est augmenté et les décideurs publics se doivent de tenir compte des faits, des connaissances de la population et de la présence d’un groupe dénonçant des problèmes environnementaux lorsqu’ils s’adressent à la population et qu’ils proposent des avenues pour améliorer la situation. Une surveillance des politiques et des discours publics est maintenue par les groupes d’opposition afin de s’assurer que les dirigeants politiques n’aillent pas à l’encontre de la position identitaire adoptée par plusieurs habitants de la région.

Il est central pour les acteurs locaux de gagner en capital politique en abordant la question environnementale et en proposant des actions concrètes auxquelles les gens peuvent s’associer. Ce ne sont pas seulement les leaders politiques actuels qui peuvent profiter du capital politique lié à ce discours. Des personnes voulant entrer dans la politique locale arrêtent leur position selon les préoccupations des habitants de leur région. De plus, les individus impliqués dans le mouvement social gagnent directement en capital politique et social puisqu’ils sont associés à un discours spécifique et à la diffusion de l’information, donc au processus éducatif en place sur le territoire. L’image qui se crée de ces personnes et l’influence locale qu’elles accumulent leur permet de devenir des acteurs dans les politiques publiques de leur territoire, ou du moins, d’être influents auprès des dirigeants actuels. Il y a donc une émergence de certains acteurs locaux, mais aussi de la présence citoyenne dans la politique régionale qui est mise en place par l’acquisition et la transmission de connaissances chez les habitants.

L’influence homogénéisatrice de l’éducation environnementale (5) sur le discours public d’un territoire en protestation est grandement utile au mouvement de résistance et à sa légitimation nationale et internationale. Les protestataires se servent de cette uniformité pour confronter la compagnie en soulignant le capital social et politique qu’ils tirent du discours populaire et politique. Ce pouvoir accru de confrontation peut aussi être utilisé afin de faire pression en faveur de certaines politiques publiques locales avantageant les visées environnementales des contestataires et soulignant la divergence de la vision purement économique généralement promue. L’éducation relative à l’environnement favorise la reconfiguration du discours économique vers un discours incorporant l’environnement. Les acteurs locaux échouant dans cette tâche subiront un discrédit populaire qui peut être très rapide et sans pitié.

La confrontation en faveur de l’environnement se fait, bien sûr, dans un climat sociopolitique favorable. Ainsi, à San Ignacio, les acteurs locaux qui désirent entrer dans la politique locale se dissocient de la lutte, même s’ils en étaient des acteurs de premier plan, afin que cela n’affecte pas leurs objectifs politiques. C’est tout le contraire à El Porvenir, où les individus centraux du mouvement de résistance sont courtisés par certains prétendants puisque s’associer à eux signifie gagner en légitimité et en capital social. Les divisions régionales, selon l’identité choisie par les communautés, influencent les associations sociopolitiques qui se forment et la force du mouvement sur la possibilité d’apporter des changements dans la politique publique régionale.

Les mouvements sociaux de protection des ressources naturelles dans les pays les plus démunis sont donc des sources d’éducation pour les acteurs principaux et la population. La création d’une identité municipale et la transmission de son discours permettent d’augmenter le capital social de chaque groupe qui s’affronte sur la thématique. De plus, la pression populaire, associée à la hausse d’intérêt des individus sur la problématique, autant en faveur que contre, influence les prises de décisions des acteurs actuels et futurs sur les politiques publiques puisque aller à contre-courant signifie sa perte politique et même sociale dans certains cas.

Conclusion

Il est indéniable que les petites communautés rurales comme celle de la vallée de Siria subissent des changements sociopolitiques lorsqu’une compagnie minière s’installe sur le territoire. Au niveau social, des rapports de force inégaux entre les acteurs (compagnie minière, population locale) viennent dès le début créer une division sociale accentuée par les alliances qui se font entre les différentes factions. La puissance de l’entreprise et sa capacité à créer des emplois favorisent l’implantation de l’hégémonie capitaliste et son idéologie néolibérale chez ceux qui en tirent profit dont les travailleurs et les dirigeants municipaux qui en retirent des recettes pour la commune. Même si le statut de classe ouvrière n’est que temporaire, il permet une ouverture dans la structure sociale régionale. Les frictions entre groupes opposés s’accroissent avec l’anxiété crée par les emplois précaires. Un phénomène d’inclusion et d’exclusion se constitue sur des bases de positions personnelles alors que les groupes en place utilisent des mécanismes de contrôle, dont des potins, afin de s’assurer que ceux qui divergent soient ramenés à l’ordre. Au niveau politique, des identités municipales ou territoriales selon la position des dominants vont augmenter les divisions. Ainsi, ceux qui sont contre l’opinion dominante doivent utiliser des techniques de résistance, surtout associées à la façon de faire connaître sa voix, afin de ne pas être marginalisés. Les identités territoriales sont propagées par les mouvements sociaux, autant ceux de résistance que ceux de promotion de la mine, et de leurs aspects d’éducation populaire. Ignorer l’identité dominante sur un territoire donné est une perte politique et sociale pour ceux qui désirent représenter la population. Certains acteurs locaux se servent de cette dynamique pour gagner en capital politique et social rapidement et s’immiscer dans le monde politique local. L’ouverture de la structure sociale, influant directement sur le politique, du fait de la compagnie minière, remet donc en jeu ce que sont les petites communautés rurales à la base, c’est-à-dire au niveau identitaire.

 

1 James C. Scott, op.cit. 1990.
2 Dominant indique la personne ou le groupe (comité régional, entreprise, etc…) possédant le plus de capital (social, politique et économique) et qui est en mesure de sanctionner de diverses façons ceux qui s’opposent à sa domination discursive.
3 James C. Scott, ibid.
4 Arjun Appadurai, « The Capacity to Aspire : Culture and the Term of Recognition », in Vijayendra Rao et Michael Walton (sous la dir. de), Culture and Public Action, Standford University Press, Stanford, 2004.
5  Il est essentiel de noter que sur le territoire en faveur de la mine, l’éducation populaire sert aussi à homogénéiser le discours mais selon leur propre position. Ainsi, une bataille discursive, directement associée aux nouvelles identités a lieu entre les groupes dominants.

Mots-clés

industrie minière, surexploitation des ressources, pollution, population rurale


, Honduras

dossier

Revue Informations et Commentaires : le développement en questions

Notes

David Aubé travaille au département d’Anthropologie à l’Université de Montréal.

Source

Informations et Commentaires, n° 151, avril – juin 2010

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