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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Une réponse aux enfants de l’Intifada

Jean Christophe SIDOIT

10 / 1994

A la demande de comités de femmes palestiniennes, l’association Enfants Réfugiés du Monde a créé dans le camp de réfugiés de Khan-Yunis, au sud de la Bande de Gaza, le centre d’animation « Al Shuruq Wal Amal » alliant l’aide scolaire aux activités d’expression et de loisirs. La concrétisation de ce projet n’a été possible que par le partenariat avec les comités de femmes, constitués en association « Culture et Pensée libre », garantissant la pérennité du programme. Ces femmes partaient d’un constat d’impuissance et d’échec : autorité parentale battue en brèche, encadrement scolaire inexistant du fait de la fermeture répétée des écoles par les autorités militaires israéliennes, absence ou insuffisance de compétence pédagogique…

Les animatrices palestiniennes, sélectionnées par les comités, ont progressivement remis en cause leurs propres schémas éducatifs. Cela a été possible grâce à un cycle de formation planifié sur trois ans et à un accompagnement quotidien. Actuellement, le centre accueille chaque année quelque 500 enfants, dont une centaine de façon permanente. Parallèlement aux activités destinées aux enfants de 6 à 12 ans, un centre pour adolescents a ouvert ses portes suivi par un centre culturel communautaire.

1 - Le partenariat : Tout d’abord se pose la problématique du partenariat :Dans le contexte palestinien, quel partenariat peut favoriser l’union et permettre la pérennité du programme ? Quelle place peut prendre l’ONG du Nord dans ce partenariat ? Comment et pourquoi garantir l’autonomie du programme? Autrement dit, comment éviter le grand danger du départ qui est le rapport consommateur et passif à l’égard du « partenaire » du Nord qui apporte argent et compétence?

En s’engageant dans ce programme, ERM a répondu à une demande. Ce premier point est essentiel. Cependant, nous avons posé comme condition de ne pas travailler avec un seul comité de femmes, comme cela aurait été possible, et sans doute plus facile dans un premier temps. Le fait de travailler avec 5 comités issus des cinq principales tendances de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), aujourd’hui partagées en « majorité » et « opposition », était une gageure mais elle a garanti le succès du projet.

ERM et ses partenaires se sont donnés trois ans pour une reprise complète du programme par l’association palestinienne « Culture et Pensée libre » impliquant l’autonomie du centre enfants d’un point de vue financier, administratif et pédagogique. L’autonomie (prise en charge, appropriation)d’un programme est une démarche qui se conceptualise et se planifie dès l’élaboration d’un projet. Elle passe par un contrat de partenariat clair où les rôles, statuts et fonctions de chacun sont définis.

2 - L’enfant et son environnement

Se pose ensuite une problématique liée à l’environnement et à la situation de l’enfant dans la Bande de Gaza : dans un contexte où la violence est quasiment la seule réponse fournie à l’enfant face à ses difficultés -la seule réponse que trouve l’adulte face aux siennes-, comment peut-on :

a)permettre à l’enfant de se construire une image positive de lui-même ?;

b)intégrer la communauté (parents et personnel éducatif notamment)dans cette dynamique de changement en contradiction avec le schéma éducatif « traditionnel »?

Ces deux points vont de pair car travailler avec l’enfant sans agir sur la communauté est un processus stérile.

L’enfant qui participe aux activités de Shuruq Wal Amal fait le choix de venir. Il peut partir quand bon lui semble. Ce premier point est fondamental. Le centre n’est pas une garderie. Le principe du choix est systématisé pour l’ensemble de son fonctionnement. Apprendre à faire des choix, c’est apprendre à ne plus subir, apprendre à devenir responsable. C’est aussi apprendre à dire « non ». Et c’est ce « non » qui faisait si peur aux animatrices. Ainsi, l’enfant a la parole. Il a le droit de s’exprimer. Cela non plus ne va pas de soi. Il n’est pas aisé de s’exprimer lorsque l’on en a jamais vraiment eu l’occasion. Il est encore moins aisé de respecter la parole de l’autre lorsque sa propre parole n’a jamais été entendue. C’est à ce deuxième dilemme que les animatrices ont dû s’affronter.

La peinture, le dessin et le jeu, spontanés ou organisés, la ludothèque en libre service, la bibliothèque avec ses histoires et ses jeux d’écriture, le journal du centre sont autant de moyens développés pour permettre l’expression.

A Shuruq Wal Amal, il est interdit d’utiliser le châtiment corporel ou la punition. Les enfants aussi sont amenés à respecter cette règle qui vise à envisager de façon différente les relations adulte/adulte, adulte/enfant et enfant/enfant qui ont pour base le respect de l’autre et la tolérance. Ce type de fonctionnement était nouveau aussi bien pour les animatrices que pour les enfants. Il a pu prendre forme grâce, entre autres, à des réunions régulières avec les enfants pour discuter du programme, des activités, des couvre-feux et des exactions de l’armée israélienne mais aussi du fonctionnement, de la règle du centre et de son sens. Tout cela est consolidé par des entretiens individuels avec les enfants et une animatrice, la directrice ou une travailleuse sociale; entretiens non systématiques, en fonction de la demande d’un enfant ou d’un adulte face à un problème spécifique, à une difficulté même extérieure au centre ou tout simplement à l’envie de se confier ou de discuter.

C’est à travers la formation et l’expérimentation que les animatrices ont fini par trouver des éléments de réponse à leur question initiale - « comment va-t-on faire, nous qui sommes des femmes, pour se faire respecter par ces enfants qui jettent des pierres aux soldats, qui ne respectent même plus leur père, si on n’a pas le droit de les frapper ou de les punir » - pour finalement considérer que leur interrogation n’avait plus cours. Mais cela n’est pas suffisant ni viable si l’on ne se donne pas les moyens d’agir sur l’environnement immédiat de l’enfant, avec la communauté. Ainsi, les réunions avec les professeurs des écoles voisines, les rencontres hebdomadaires avec les mères, les visites quotidiennes de parents dans le centre, les débats ouverts à tous, mais aussi les visites dans les familles, la permanence sociale qui prend forme actuellement, le relais qui s’établit avec le « Mental Health Center » de Khan-Yunis, sont autant de moyens développés par les animatrices pour tenter de redonner à l’enfant sa place d’enfant, pour assurer la pérennité du projet garanti par son intégration dans la communauté.

Le succès du ce Centre d’enfants tient aux différents facteurs que nous avons développés ci-dessus. Cependant, il reste fragile si l’on considère l’état de délabrement de l’environnement économique et social et le démantèlement du système éducatif existant dans les territoires occupés de Palestine, vecteurs de violence qui influent directement sur l’enfant et son environnement, animatrices compris. Ce sont autant de freins à la reconnaissance de l’enfant comme une personne ayant des droits. Ce type d’expérience demande donc à être développé, renforcé et vulgarisé.

Mots-clés

passage de la guerre à la paix, éducation à la paix, droits des enfants, éducation à la non violence, enfant, accompagnement social, éducation et changement social, projet de développement


, Palestine

dossier

Ébauche pour la construction d’un art de la paix : Penser la paix comme stratégie

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

L’auteur est le coordinateur du projet ERM dans la Bande de Gaza.

Texte envoyé à l’occasion du Séminaire sur la reconstruction du Rwanda, Kigali, 22-28 octobre 1994.

Source

Texte original

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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