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Les relations ville-campagne intra-familiales au Sénégal

Enjeux sociaux et économiques des envois de produits et des mouvements de personnes

Nadia CHALABI

10 / 1996

Dans le cadre d’une étude sur l’alimentation en zone urbaine, M. O’Déyé a analysé les échanges non marchands entre la ville et la campagne, au Sénégal.

Les envois de produits

70 % de la population de Dakar entretient des relations non marchandes avec les zones rurales d’origine. Un parent ou un habitant du village leur remet des produits en même temps qu’il transmet des nouvelles de la famille et des amis. Les envois ont en majorité lieu à l’occasion de cérémonies familiales ou religieuses, ou au moment des récoltes, entre personnes du même lignage. Pour les citadins, recevoir des produits vivriers souligne également leur appartenance à une unité de production agricole (habiter en ville ne signifie pas ne pas posséder de terres).

Seules quelques familles enquêtées reçoivent ustensiles de cuisine, gris-gris, henné... mais toutes bénéficient de produits alimentaires : arachide, mil, maïs, fruits, en quantité difficile à estimer car les envois se font parfois d’un groupe vers un autre groupe, ou en petites quantités pour échapper aux taxes. Ils sont généralement réguliers et attendus par les citadins. Les produits sont consommés par la famille. 65 % des familles en distribuent également aux amis. 4 % en revendent une partie (cas de familles récemment installées et à faibles revenus). Ces chiffres témoignent de l’incidence réelle des envois de produits sur l’alimentation en milieu urbain.

Dans le sens ville-campagne, 85 % des familles de Dakar envoient de l’argent dans leur village, chaque mois ou trimestres, pour des sommes allant de 5000 à 20000 FCFA. 84 % font parvenir des produits (habits, sucre, savon...), éventuellement en plus des dons financiers.

Les mouvements de personnes

A la différence des échanges de produits, l’accueil d’une personne répond à une sollicitation. Les personnes hébergées à Dakar restent souvent plusieurs mois, surtout en saison sèche. Seules 6 % des familles hébergent des parents, voire des amis, sans recevoir de produits.

Pour voir si l’hébergement constitue un contre-poids aux bénéfices des produits reçus, l’auteur a étudié les mouvements de personnes en s’attachant à mettre en évidence la place de l’hébergé au sein de la famille d’accueil.

L’intégration des hébergés dans les familles d’accueil est considérée comme forte lorsqu’ils prennent leurs repas avec la famille, ce qui est le cas pour 8 personnes sur 10. Les 2/10 restants sont surtout des cultivateurs qui recherchent une activité rémunérée à Dakar en saison sèche lorsqu’ils sont sans travail au village pendant cette période. Plus de la moitié des personnes enquêtées affirment que l’hébergé participe à la vie familiale par des"cadeaux", de l’argent, une aide pour les travaux domestiques... Cette participation revêt une importance d’autant plus grande aux yeux des familles d’accueil urbaines que l’hébergement constitue une contrainte très forte.

La circulation des personnes se fait aussi dans le sens ville-campagne. Les "urbanisés" profitent de leur plus grande disponibilité en période de vacances, pour se rendre au village avec différents motifs : recherche de traitements médicaux traditionnels (25,5 %), travail (14 %),visites (10 %). Cela leur permet d’équilibrer avantages de la vie urbaine et exigences de la vie rurale.

Enjeux économiques et sociaux

Ces mouvements de produits et de personnes véhiculent changement et continuité. Le changement se manifeste à différents niveaux. Pour le budget familial, il est jugé avantageux par les ruraux et contraignant par les urbains. Au niveau alimentaire, il induit une variation des plats, un meilleur équilibre et une cuisine traditionnelle pour les urbains, une amélioration quantitative pour les ruraux. Quant à l’organisation familiale, elle peut être modifiée chez les urbains qui doivent par exemple déplacer les enfants pour libérer des lits. Mais finalement, 77 % des familles urbaines estiment l’ensemble de ces relations avantageuses. Ils parlent de dettes morales envers leurs parents restés au village, mais ces échanges jouent également de façon à limiter leur isolement. De part et d’autre, on note dans le discours une volonté de garder des liens mais en maintenant une certaine distance, et on souligne les efforts consentis : "C’est nous qui faisons marcher la ville, sans nous il n’y aurait pas de fonctionnaires", "Sans nous, ils (les villageois)mourraient de faim".

C’est le sentiment d’appartenance collective qui motive les envois réciproques. Les familles enquêtées contestent l’appellation d’échange - même considéré comme différé dans le temps - communément donnée à ces relations. D’après eux, les échanges sous-entendent des obligations afin de maintenir une équité entre ce qui est donné et ce qui est reçu. Or, ces relations s’apparentent davantage au don ou à une nouvelle répartition familiale. De même, la notion de compensation entre charges d’hébergement et dons de produits est contestée, ou plutôt non perçue comme telle, car l’économique est "sublimé" en faisant appel à des notions de solidarité et de parenté. En définitive, l’ensemble de ces relations fait partie d’un même mécanisme : il s’agit d’une stratégie familiale face à l’urbanisation et, au-delà, d’une stratégie de survie matérielle et sociale du lignage.

Mots-clés

alimentation, approvisionnement urbain, migration, relations sociales, exode rural, travail, sédentarisation, commerce, famille, ethnie, consommation, insertion sociale, système de représentation culturelle


, Sénégal, Dakar

Commentaire

Ces relations non marchandes intra-familiales sont à replacer dans le contexte plus global de la dynamique ville-campagne : l’absorption par les villes du surplus de main d’oeuvre rurale en saison sèche et la fixation individuelle en zone urbaine rendue possible par l’aide des parents du village. Ces deux phénomènes contribuent à limiter l’exode rural.

Notes

(1)Etude réalisée par M. O’Déyé pour le compte de l’ENDAà la demande de ALTERSYAL. Emmanuel S. N’Dione (ENDA)a participé à sa réalisation au niveau de l’élaboration des enquêtes.

Contacts :

- CIRAD-SAR= Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement-département Systèmes agroalimentaires et ruraux. Adresse : cf.ALTERSYAL

- BRICAS, Nicolas: bricas@cirad.fr

- ENDA= Environnement et Développement en Afrique. BP 13069.Dakar Grand Yoff. SENEGAL. Tel (221)27 20 25. Fax (221)27 32 15

Source

Livre

O'DEYE, Michèle, Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne. Les relations ville-campagne intra-familiales - le cas de Dakar, L'Harmattan, 1985 (france)

ALTERSYAL (Alternatives Technologiques et Recherche en Systèmes Alimentaires) - Coronado, San José, COSTA RICA c/o CIRAD-SAR, 73 rue J.F.Breton - BP 5035- 34032 Montpellier cedex 1. FRANCE - Tél. 04 67 61 57 01 - Fax 04 67 61 12 23

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