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L’association des forgerons de Koutiala au Mali

La tradition au secours du modernisme

Amadou Baba DIARRA, Marie Laure DE NORAY

07 / 1995

A Koutiala, ville de la région Mali-Sud, a été amorcée une vaste politique de modernisation de l’agriculture pour permettre une augmentation des productions favorable au monde rural. D’où la nécessité d’établir progressivement un programme de fournitures d’équipement compatibles avec ce nouvel état d’esprit. La CMDT (Compagnie malienne de développement des textiles), structure d’encadrement de la zone, consciente qu’un tel développement excluait d’emblée le recours à l’outillage rudimentaire, a fait appel à des forgerons, leur proposant le défi suivant : offrir aux paysans du matériel moderne, convenable et peu coûteux. Dès lors, il était impératif de trouver un juste milieu entre les besoins et les maigres moyens des agriculteurs.

Un programme de formation aux techniques modernes de la forge appelé "l’Action forgeron" fût lancé en 1970 et déboucha, six ans plus tard, sur la création de l’Association des forgerons de Koutiala, fruit de l’esprit de concorde et de solidarité qui régnait lors de la formation.

Les forgerons constituent une caste dont le rôle est éminent dans la société malienne : ils interviennent pour prôner l’entente et la réconciliation en cas de conflit, pour arranger les fiançailles et faire l’écho de circonstances heureuses et malheureuses dans notre vie quotidienne. Ils se sont par ailleurs spécialisés depuis des siècles dans la fabrication d’outils agricoles et de divers ustensiles. Outre le souci du respect de la tradition, l’appel de la CMDT a sans doute été motivé par la disponibilité constance de cette caste qui joue volontiers un rôle de serviteur de la société. Avec les forgerons, il suffisait d’exploiter une volonté, d’élargir et de mettre en valeur des compétences déjà existantes. Les forgerons ont été choisis autour de Koutiala, avec l’aide des chefs de village et surtout des populations. Le choix porta sur ceux dont le sérieux et les compétences étaient reconnus unanimement. Ceux qui furent désignés apprirent, auprès des formateurs de la section Mécanisation de la CMDT, à faire entre autres choses des charrues et des semoirs. L’Action forgerons a permis la formation de 55 forgerons, à raison d’un par village. Elle prit fin en 1976, non sans avoir favorisé l’émergence d’un cadre d’auto-formation, chaque forgeron s’engageant à former 4 apprentis. Avec l’aide de la CMDT, les 55 forgerons formés ont créé leur association dont les objectifs sont, d’une part, d’aider les paysans à acquérir du matériel agricole adapté et moderne à moindre coût, et d’autre part, de permettre une meilleure diffusion des techniques au sein de la profession. L’idée même de créer une association a eu un écho très favorable chez les forgerons qui ont toujours évolué au sein de groupements "informels" (entendons par là : sans statut juridique). "L’esprit associatif nous a toujours habités" explique un forgeron membre. Un esprit associatif et solidaire qui peut se traduire, par exemple, par des opérations de "lobbying". Lorsqu’un forgeron entre en conflit avec un membre d’une communauté, il est de coutume que ses confrères refusent massivement de travailler pour la communauté en question.

A l’instar de la zone de Koutiala, les 2 autres régions CMDT se sont elles-aussi dotées d’associations similaires, l’ensemble constituant la Fédération des Forgerons.

Pour pouvoir répondre à leurs ambitions, les forgerons ont élaboré une stratégie leur permettant, disent-ils "de se mettre à l’abri de certaines dures réalités du métier et de prévenir d’éventuelles tracasseries administratives et techniques". Pour cela, chaque forgeron paie une cotisation annuelle de 15.000 Fcfa. La somme permet notamment de constituer un stock de fer pour pallier les problèmes d’approvisionnement.

Compte tenu de sa parfaite connaissance du monde rural, l’Association des forgerons a considérablement allégé les soucis des paysans quant à leur équipement. Les conséquences positives sont multiples. Désormais, les paysans peuvent s’approvisionner rapidement en matériel agricole. Avant, ils devaient s’adresser à la CMDT qui, à son tour, passait les commandes à une grosse entreprise ; circuit long et de nature à baisser l’enthousiasme des paysans. Aujourd’hui, grâce à l’association, les ruraux trouvent le matériel qu’il leur faut sur place et sans délai, ce qui leur épargne temps et argent. Deuxièmement, les forgerons sont plus à même de produire des pièces adaptées aux besoins des agriculteurs locaux, étant eux-mêmes accessoirement paysans. En outre, les produits de fabrication locale sont moins chers que ceux livrés par la CMDT. D’ailleurs, l’association a veillé à ce que les prix soient uniformisés. A titre d’exemple, l’association vend les charrues au prix unitaire de 25.000 Fcfa, alors que les charrues CMDT coûtent 35.000 Fcfa.

On le voit, les forgerons sont devenus les éléments incontournables du processus local de développement agricole. Ils jouent notamment un rôle primordial dans le mécanisme d’octroi des prêts portant sur le matériel agricole. En effet, toutes ces demandes de prêt s’adressent au forgeron du village dont l’avis est capital pour la BNDA (Banque nationale de développement agricole), laquelle, à travers un protocole d’accord avec la CMDT, octroie aux paysans des prêts garantis par la CMDT. Cependant, les forgerons souhaiteraient que leur rôle soit valorisé et ont proposé, lors d’une réunion de la Fédération, que le protocole d’accord CMDT-BNDA soit révisé dans ce sens, quitte à éliminer le rôle d’intermédiaire de la CMDT. Cela traduit l’esprit d’autonomie des forgerons qui pensent que leur maîtrise du travail et leur connaissance des besoins des paysans leur donnent logiquement le droit de négocier au nom du monde rural.

Malgré l’achèvement du programme "action forgeron", la CMDT maintient un partenariat privilégié avec l’association, notamment en ce qui concerne la formation (stages de perfectionnement)et l’approvisionnement en fer. Partenariat qui n’entame en rien l’indépendance que l’association a progressivement acquise vis-à-vis de l’encadrement CMDT après des débuts balbutiants qui donnèrent des prétextes "légitimes" à la CMDT pour s’immiscer dans les affaires internes de l’association. Aujourd’hui, les forgerons organisent eux-mêmes leurs réunions hebdomadaires et en fixent l’ordre du jour.

Les forgerons de Koutiala, forts d’une crédibilité grandissante, se sont lancé un réel défi : ils veulent racheter l’atelier de découpage et perçage que la CMDT souhaite privatiser. Ils augmenteraient ainsi sensiblement leur capacité de production et seraient en mesure de répondre intégralement aux besoins des paysans, sans recours extérieur.

Mots-clés

tradition et modernité, association, équipement agricole, culture et développement, caste, formation technique, milieu rural


, Mali, Mali Sud

dossier

« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Commentaire

Il est primordial que les programmes de développement, et encore plus la politique de décentralisation en cours, utilisent au maximum les aptitudes locales. Il s’agit ici d’une bienveillante alliance entre la technologie moderne (toutes proportions gardées...)et les talents traditionnels incarnés par le savoir-faire séculaire des forgerons.

Notes

Cette fiche a été réalisée sur la base d’une enquête effectuée entre 1994 et 1995. L’ensemble dans lequel elle s’inscrit a fait l’objet par la suite d’une publication séparée, sous le titre : On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt : organisations sociales au Mali, un apport pour la décentralisation, FPH; Centre Djoliba, juillet 1996. S’adresser à la Librairie Fph, 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

Source

Enquête

Centre Djoliba - BP 298, Bamako. MALI. Tél. : (223) 222 83 32 - Fax : (223) 222 46 50 - Mali - centredjoliba (@) afribone.net.ml

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