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L’affaire du sang contaminé en France

Sociologie d’un drame national

Elisabeth BOURGUINAT

08 / 1998

Lorsque le scandale du sang contaminé a éclaté en France en 1991, Michel Setbon venait d’achever une recherche comparative sur les politiques de dépistage du virus du Sida en France, en Grande-Bretagne et en Suède. En désaccord avec les explications données par les médias et les condamnations prononcées par la justice, il prépare une thèse qui sera publiée en 1993, dans laquelle il expose son interprétation des raisons du drame.

Le fait qu’en Suède seulement 70 personnes aient été contaminées par des transfusions sanguines entre 1981 et 1985, entre 200 et 300 en Grande-Bretagne, et entre 4. 500 et 5. 500 en France n’est pas dû, comme on l’a dit, à un retard dans la mise en place du test de dépistage, puisque celui-ci a été introduit en France en 1985 comme dans les deux autres pays, et même deux mois plus tôt.

Reprenant la chronologie précise de l’épidémie, M. Setbon montre qu’avant 1983, date à laquelle les premières hypothèses sur une transmission sanguine de la maladie sont émises, aucun des trois pays ne prend de mesure concernant la transfusion. Une fois ces hypothèses vérifiées, tous trois adoptent une mesure qui, en attendant qu’un test de dépistage puisse être mis au point, passe par la définition de populations " à risque ", essentiellement les homosexuels et les drogués ; il s’agit de demander aux donneurs de sang de remplir un questionnaire en signalant s’ils font partie de l’une de ces populations, auquel cas leur sang ne sera pas prélevé. Cette mesure est très délicate à appliquer, pour des raisons évidentes de confidentialité et de stigmatisation des personnes concernées, mais on estime qu’elle doit permettre d’écarter environ 80

des donneurs infectés.

Or l’enquête de M. Setbon a révélé que, si elle a été assez vite mise en ouvre en Grande-Bretagne et en Suède, elle ne l’a été correctement que dans un peu plus de 20

des centres de transfusion français. Pour quelle raison ?

La première raison est d’ordre économique : en France, les produits sanguins, collectés auprès de bénévoles comme dans les deux autres pays, sont ensuite transformés puis vendus par les centres de transfusion aux établissements de soin, tandis qu’en Grande-Bretagne et en Suède, la circulation du sang relève d’une logique de service public, et les échanges entre établissements se font à titre gratuit. De plus, la France compte de très nombreux centres de transfusion (165 en 1983, contre 14 en Grande-Bretagne et 8 en Suède), qui jouissent d’une grande autonomie juridique et comptable et se font une concurrence exacerbée. L’application stricte de la mesure sur la sélection des donneurs aurait entraîné des conséquences économiques pour chacun des centres, ce qui n’était pas le cas dans les deux autres pays, où le coût supplémentaire était réparti sur l’ensemble du système.

Une autre variable majeure est l’existence, en France, d’associations qui mobilisent et valorisent les donneurs, y compris avec des médailles attribuées en fonction de la régularité et du nombre de leurs dons ; ce système semble très efficace, puisque la Grande-Bretagne, avec la même population, compte 40

de donneurs de moins. Mais ces associations, très puissantes, n’admettaient pas facilement qu’on prenne la décision " arbitraire " d’écarter des donneurs fidèles sous prétexte qu’ils présentaient un risque. Le caractère bénévole du don était considéré comme une sorte de caution : un don bénévole est par définition sûr...

Lorsque le test de dépistage du Sida a été introduit, en 1985, il permettait de continuer à prélever le sang de tous les donneurs, quitte à les écarter en cas de présence avérée de la maladie ; de plus, son coût était pris en charge, sous la forme traditionnelle de l’assurance maladie.

Efficace à plus de 99, 5

, le test a permis à la France de descendre au même taux de contamination que les deux autres pays ; mais il a permis également de mesurer les conséquences qu’avait eues, en terme de contamination, la non-application des mesures de sélection des donneurs.

Les résultats du test montrent en effet que le taux de dons infectés était de 1 pour 50. 000 en Grande-Bretagne et de 1 pour 45. 000 en Suède, mais de 1 pour 1. 700 en France. Une fois pondérées en fonction de l’importance quantitative de la maladie dans les différents pays, les projections montrent qu’en France, entre 1983 et 1985, le nombre des dons infectés ayant contaminé des receveurs est de 10 à 12 fois plus important qu’en Grande-Bretagne.

Mots-clés

épidémie, Sida, santé publique, responsabilité citoyenne


, France, Suède, Royaume-Uni

Commentaire

L’idée que défend M. Setbon, et dont il n’a pas réussi à convaincre les juges devant qui il a été cité comme témoin lors du procès en appel, est que l’interprétation donnée à ce drame a privilégié la responsabilité et la culpabilité individuelles de quelques décideurs, au détriment d’une analyse plus réaliste, qui aurait mis en cause des structures économiques et culturelles beaucoup plus larges : au moment des faits, personne, dans les médias, n’a perçu le danger que représentait l’application laxiste de la sélection des donneurs, alors qu’en Suède, c’est une association gay qui a demandé aux homosexuels de cesser de donner leur sang dès que la transmission par le sang a été prouvée. N’est-ce pas l’ensemble des Français qui est responsable du drame, par son insensibilité à la notion de risque ?

Mais si la responsabilité individuelle se dilue dans le poids des structures et des mentalités, comment peut-on espérer que de tels scandales ne se reproduiront pas à l’avenir ? Tel est le dilemme des juges : la vigilance collective ne semble pouvoir être stimulée qu’en sanctionnant des individus qui ne sont pas forcément plus coupables que d’autres. Mais c’est aussi une façon de laver bien commodément la conscience de tous au détriment de quelques-uns !

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

SETBON, Michel, LEFEBVRE, Pascal, Ecole de Paris de Management, Transfusion et Sida : sociologie d'un drame national, Association des Amis de l in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1996 (France), II, Michel SETBON, " Pouvoir contre Sida. De la transfusion sanguine au dépistage : décisions et pratiques en France, Grande-Bretagne et Suède ", Paris, Le Seuil, 1993.

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