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Les communautés d’Emmaüs

Renoncer à une improbable réinsertion et stabiliser les personnes en difficulté dans une collectivité protégée ?

Elisabeth BOURGUINAT

10 / 1998

L’Abbé Pierre a fondé la première communauté d’Emmaüs à Neuilly-Plaisance, en 1954, autour de trois principes fondamentaux : l’accueil, le travail, la solidarité. Des personnes en difficulté (presque essentiellement des hommes)se voient offrir le logement (souvent des chambres individuelles), le couvert, et une assistance tant sociale que médicale ; en échange de cet accueil, d’un pécule de 200 F par semaine et d’une couverture sociale (assurance maladie et retraite), ils doivent fournir un travail régulier (essentiellement la récupération et la revente d’objets), dont le fruit constitue le seul revenu de la communauté ; l’excédent des revenus est redistribué à d’autres organismes ou à d’autres personnes en difficulté, selon le principe de l’Abbé Pierre : " tu aideras plus pauvre que toi ".

Damien Genestet et François Dutilleul, qui ont étudié le fonctionnement de ces communautés dans le cadre d’un mémoire réalisé à l’Ecole des Mines, ont d’abord été choqués par la très grande homogénéité des membres de ces communautés (des hommes au passé de travailleur manuel, en relative bonne santé physique et psychologique, âgés de 35 à 50 ans)et surtout par le fait que très peu d’entre eux parviennent à quitter la communauté pour se réinsérer.

Mais en élargissant leur enquête à d’autres organismes de réinsertion, ils ont constaté plusieurs dysfonctionnements : comme il n’existe aucun recensement de ces organismes et de leurs spécificités, les travailleurs sociaux orientent les personnes un peu à l’aveuglette, souvent d’après leur réseau personnel et en s’appuyant sur un quota officieux de réservation de places ; des personnes se se retrouvent ainsi souvent dans des organismes qui ne correspondent pas à leur niveau d’exclusion, ce qui peut conduire à leur inadaptation et à leur renvoi rapide si le niveau est trop " élevé " pour elles, ou à un effet de " contagion " si elles sont mises en contact avec des personnes qui connaissent des difficultés encore plus grandes.

Par ailleurs, comme il est difficile de mesurer le succès d’une réinsertion et qu’il faut malgré tout contrôler l’utilisation des fonds publics, on évalue les travailleurs sociaux et les organismes sur le nombre de dossiers qu’ils traitent, ce qui pousse à introduire des limites de temps dans les prises en charge : les personnes se voient obligées au bout de quelques mois de quitter un organisme pour un autre, alors même que le travail entrepris commençait peut-être à porter ses fruits. Prises dans cette errance d’un organisme à l’autre, elles s’enfoncent souvent dans une exclusion de plus en plus importante.

Par comparaison, la " stabilisation " à laquelle parviennent les communautés d’Emmaüs apparaît comme une relative performance, même si une réelle réinsertion n’est que rarement envisagée. Par ailleurs, l’homogénéité de la population des " compagnons " s’explique par la volonté d’éviter l’effet " d’entraînement " qu’on observe dans d’autres organismes.

Selon Martin Hirsch, Président de l’UCC Emmaüs, l’objectif fondamental de ces communautés est d’aider les personnes en difficulté à retrouver l’estime d’elles-mêmes. Le message qui leur est délivré lorsqu’elles entrent dans la communauté n’est pas " De quelle aide as-tu besoin ? " mais : " Nous avons besoin de toi " - et c’est vrai : la communauté ne touche aucune subvention, et ne vit que du travail des compagnons, dont aucun ne touche le RMI. Par ailleurs, au lieu d’être indéfiniment bénéficiaires de la solidarité, les compagnons deviennent à leur tour pourvoyeurs de solidarité : ils décident eux-mêmes des montants qu’ils pourront allouer à d’autres communautés ou personnes en difficulté. Enfin, ils se voient confier des responsabilités : les différentes tâches de gestion de la vie collective sont partagées entre eux, y compris le fait de tenir la salle de vente et même la caisse. Tous ces dispositifs sont extrêmement " créateurs d’estime ".

Selon M. Hirsch, la solution au problème de l’exclusion doit être cherchée plutôt de ce côté que dans l’augmentation indéfinie des budgets d’aide sociale, qui ne proposent que des palliatifs transitoires, et aucune véritable solution.

Mots-clés

aide sociale, insertion sociale, emploi, organisation communautaire, solidarité


, France

Commentaire

Certains participants ont été un peu choqués par l’espèce de " vie monacale " que proposent les communautés d’Emmaüs, qu’il s’agisse des contraintes de la vie collective, de la faiblesse du pécule ou de la non-mixité (même si les compagnons peuvent rencontrer qui ils veulent en dehors de la communauté). Mais qu’est-ce qu’une vie sociale " normale " : être seul dans la cité, démuni et privé de liens sociaux, ou " protégé " à l’intérieur d’une communauté qui vous apporte sécurité, dignité et lien social ?

Sur le plan économique, il est vrai que ces communautés retrouvent la logique des monastères qui, en rassemblant une force de travail " bon marché ", pouvaient entreprendre de grands travaux de défrichage ou d’assèchement de marais, et ainsi créer de la richesse qui, de surcroît, faisait vivre une population nombreuse autour d’eux. Peut-être devrions-nous, en ce domaine, revoir nos dogmes individualistes : il est clair que la réduction continue de la taille des ménages, et notamment la multiplication des familles monoparentales, sont sources de pauvreté. Inversement, les étudiants qui, en France, sont contraints de se loger dans des studios d’autant plus chers qu’ils sont plus demandés, bénéficient en Allemagne d’une formule très répandue et - ce qui est très important - prise en compte dans les politiques de construction de logements : des appartements de 3, 4 ou 5 chambres (bien isolées phoniquement)organisés autour de l’ensemble salle de bain / cuisine, qui est utilisé en commun (quitte à se répartir les étagères du réfrigérateur). Non seulement on paie moins cher et on a des équipements plus complets, mais on est moins seul et on apprend les règles minimales de la vie en commun (ce qui peut s’avérer très utile le jour où on se met en ménage). Ce modèle ne pourrait-il être étendu à d’autres catégories que les étudiants, et servir de base à la création de mini-entreprises ?

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,… ; Articles et dossiers

GENESTET,Damien, HIRSCH, Martin, BERRY, Michel, Ecole de Paris de Management, Les Invités de l'Ecole de Paris, Association des Amis de l in. Les Annales de l'Ecole de Paris, 1997 (France), III

Ecole de Paris de Management - 94, Boulevard du Montparnasse 75014 Paris, FRANCE - Tél. 33 (0)1 42 79 40 80 - Fax 33 (0)1 43 21 56 84 - France - ecole.org/ - ecopar (@) paris.ensmp.fr

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