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Les problèmes du coton en Inde

Coton étranger, OGM, maladies et pesticides, consommation d’eau

Sourav MISHRA

03 / 2006

Considérons le problème des pesticides. Le coton occupe seulement 5 % des terres cultivables de l’Inde mais il reçoit 54 % des pesticides. Les agriculteurs cotonniers de l’Andra Pradesh utilisent 30 % des pesticides de tout le pays et environ 70 % des pesticides appliqués au coton. « Depuis le début de la Révolution Verte, nous tenons le coup avec des hautes doses de pesticides. Nous avons adopté des variétés étrangères qui ont apporté de nouvelles maladies, et pour contrôler ces maladies nous avons poussé trop loin les doses de produits chimiques », note Y.S. Ramakrishna, directeur de l’Institut central de recherche agronomique pour les terres arides. L’usage intempestif des pesticides a entraîné des résistances aux traitements, ce qui pousse encore à augmenter les doses. C’est un cercle vicieux qui accroît les coûts de production, qui altère la qualité des sols et par conséquent les rendements. Il faut voir là l’une des raisons majeures des suicides de producteurs en Andra Pradesh et au Punjab. La première récolte ratée date du milieu des années 1980, provoquée par la mouche blanche. Les pyréthroïdes de synthèse n’ont pas été efficaces. Les exploitants ont alors utilisé d’autres produits : endosulphan, quinolphos, monocrotophos, chloripyriphos. Echec également ! Au milieu des années 1990 arrive le ver de la capsule du coton (américain, rose, tacheté). Puis on a utilisé de nouveaux pesticides à faible dosage : Avaunt, Tracer, Imidachloprid, qui sont supposés respecter l’environnement et qui coûtent dix fois plus cher. L’avenir reste incertain car de nouveaux ravageurs apparaissent.

Le coton est la seule plante génétiquement modifiée cultivée en Inde. On estime que le coton OGM représente le tiers du total des superficies sous coton en 2005-2006, y compris le coton Bt illégal, utilisé essentiellement au Gujarat, au Punjab et au Rajasthan, où les rendements sont les plus élevés. Mais le coût des semences Bt alourdi par les royalties a de quoi préoccuper. En plus elles ne conviennent pas toujours aux conditions locales. Les spécialistes pensent qu’il serait préférable de développer une variante bien adaptée à l’environnement indien.

« Le coton Bt peut sans doute aider les producteurs car il réduit les attaques par le ver de la capsule américain », dit B.N. Khadi, directeur de l’Institut central de recherche sur le coton (CICR). Le premier coton Bt, utilisant le gène Cry1Ac, a été apporté en Inde par la firme américaine Monsanto, propriétaire du brevet. Son efficacité a toujours été mise en doute. Des études réalisées par Suman Sahai, un généticien de Gene Campaign, ont fait apparaître que les deux premières variétés de coton Bt, MECH-162 et MECH-184, introduites par Mahyco Monsanto Biotech (MMB), ne convenaient pas aux conditions locales. Ce coton est plus exigeant en eau et en engrais et restait sensible au ver rose de la capsule, le deuxième grand ravageur du coton. Dans une autre étude récente, K.R. Kranthi, du CICR également, a conclu que les premières variétés de coton Bt vendues par MMB et Rasi Seeds n’avaient pas une bonne résistance aux vers de la capsule. Il a également démontré que le gène Bt était dix fois moins efficace contre le ver de la capsule américain, qui est le ravageur n° 1 du coton en Inde, que contre la noctuelle verdoyante, le ravageur n° 1 du coton aux Etats-Unis. « Même si nous pensons que ce sont les meilleures semences actuellement disponibles, nous pouvons encore améliorer les choses », dit S. Nandeswar, un scientifique du CICR.

Lorsque Monsanto et le Ministère de l’agriculture des Etats-Unis ont développé le coton Bt, ils ont tenu compte des conditions qui prévalent dans ce pays : ravageurs, variétés, climats. La variante génétiquement modifiée retenue était Cocker-512. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour l’environnement indien. Et lorsque des hybrides Bt ont été développés en Inde, Cocker-512 a été croisé avec des souches indiennes, ce qui a réduit l’efficacité des toxines protectrices. Compte tenu de la vaste diversité de ce pays, l’introduction de semences OGM est un problème bien compliqué. Comme on a développé les semences Bt sans tenir compte de cette diversité, le succès a été limité. Face aux critiques contre les premières variétés Bt introduites, Monsanto a développé une variété améliorée, Bollgard II. « C’est dix fois mieux que la première version et elle contient un nouveau gène toxique pour les ravageurs, le Cry2Ab », dit Rabjana Smetacek, directeur des affaires générales chez Monsanto. « Il est certain que la technologie s’est améliorée, mais pourquoi n’ont-ils pas fait cela plus tôt », fait remarquer M. Dahai du CICR. D’autres problèmes persistent, notamment la longue période de gestation avant que ne sorte quelque chose de nouveau.

Une vieille affaire de mécanique

Le coton américain (Gossypium hirsutum) et ses variétés hybrides couvrent 70 % des superficies consacrées au coton en Inde, contre 10 % pour le coton indien (Gossypium herbaceum). Ce coton américain ne convient guère aux conditions locales, ce qui entraîne fréquemment des échecs. Et il a apporté plusieurs maladies, dont le trop fameux ver de la capsule. Il exige trois fois plus d’eau et d’intrants divers, et les rendements chutent au bout de trois ans, contrairement au coton indien dont les rendements restent constants pendant trente ans. Le coton américain long staple, même s’il n’est pas adapté aux conditions indiennes, reste populaire parce qu’il n’est pas facile de trouver des machines pour égrener et filer le coton indien.

Ce problème technologique date du milieu du XVIIIème siècle lorsque Richard Arkwright a inventé la première machine à filer, adaptée à la longueur du coton américain. Toutes les machines construites par la suite s’inspiraient du même modèle. Après la Guerre civile américaine, lorsque le Lancashire a commencé à importer en masse du coton de l’Inde, les filatures ont constaté que leurs installations n’étaient pas adaptées à ce produit. A cause d’une longueur de soie moindre, la fibre cassait fréquemment. Pour éviter les coûts élevés qu’aurait entraîné une modification des machines, le gouvernement colonial a tout simplement introduit le coton américain en Inde. Compte tenu des conditions locales, les essais n’ont pas été concluants.

La recherche a des œillères

C Shambhu, un ingénieur qui s’est tourné vers la sociologie, s’entretient avec Down To Earth à propos de certaines pratiques inconsidérées de la filière coton

Pourquoi le gouvernement et le secteur public de la recherche ont-ils favorisé des variétés américaines et leurs hybrides après l’Indépendance ?

Après la Partition entre Inde et Pakistan en 1947, on a manqué de coton parce que les principales régions cotonnières se sont retrouvées au Pakistan. Quand on parlait d’autosuffisance, il s’agissait du coton à longue fibre, et toute la recherche a été orientée dans ce sens. Comme le gouvernement ne soutient pas la recherche sur la matière locale, les scientifiques continuent à suivre les tendances internationales, ce qui ne profite pas vraiment aux intérêts nationaux. En matière de coton plus que pour d’autres cultures, la pression des industriels dicte le sens de la recherche, et les normes qui s’imposent sont en fait celles qui conviennent aux filatures. On a largement ignoré les besoins du tissage à la main et on attache peu d’intérêt à ce secteur d’activité.

Quel est l’intérêt de la recherche sur le coton desi (indigène) ?

Le fait que ce coton a des caractéristiques bien spécifiques et qu’il se prête à une culture biologique est d’un intérêt évident. On peut cultiver le cotonnier arbustif indigène (Gossipium arboreum) sur des terres en friches et rendre cette culture bien moins risquée.

Même si le coton américain ne pouvait efficacement remplacer le coton indien, les Britanniques sont parvenus à introduire l’américain dans certaines régions. Après la Partition, le coton américain ne représentait que 3 % de la production, et on en est maintenant à 70 %. Pour renverser cette tendance, il faut s’attaquer aux aspects technologiques.

Juteux Bt

Les semences de coton Bt disponibles en Inde sont vendues entre 1 750 et 1 850 roupies (30-31,7 €) pour un paquet de 450 gr. L’hybride ordinaire coûte entre 300 et 500 roupies (5,13-8,56 €), et le Bt illégal entre 400 et 900 roupies (7,70-15,41 €). Le prix élevé des semences Bt officielles est dû aux 1 200 roupies (20,55 €) de royalties qui vont à Monsanto. Le 2 janvier, le gouvernement de l’Andra Pradesh a porté plainte contre Monsanto auprès de la Commission de surveillance des monopoles et des pratiques commerciales restrictives (MRTP). Le ministre de l’agriculture de cet Etat, Raghuveera Reddy, fait remarquer que, en dépensant l’équivalent de 22 millions d’euros pour acheter des semences Monsanto, les agriculteurs ont versé 13 millions d’euros en royalties à cette société. Le Gujarat a suivi l’exemple de l’Andhra Pradesh.

L’égreneuse à rouleaux convient bien au coton indien, et pour son filage le charkha est ce qu’il y a de mieux. L’égreneuse à rouleaux est lente et réclame beaucoup de main-d’œuvre, mais cela donne une toile de meilleure qualité car les fibres cassent rarement. Avec les nouvelles possibilités d’exportation, on préfère des opérations d’égrenage plus centralisées. Le charkha (rouet) est tout à fait adapté pour filer les variétés indiennes. C’est une méthode qui prend évidemment du temps mais c’est un système décentralisé qui pourrait générer de nombreux emplois.

Malheureusement après Gandhi, peu de gens se sont intéressés au charkha, pour l’améliorer et en répandre l’usage. Dans les années 1960, un gandhien, M. Bholanath, y avait apporté une importante amélioration, le rouet Amber à plusieurs fuseaux. Depuis quelques années, une Ong locale du nom de Dastkar Andhra, du village de Chirala, district de Prakasham, s’intéresse à la question. Elle a constitué un groupe de 41 fileuses et tisseuses piloté par Uzramma, une femme de 62 ans. Pour faciliter les opérations, une entreprise privée, Vortex, a mis au point une machine qui est en fait composée de 21 rouets Amber actionnés par un moteur. L. Kanna, le concepteur de cet équipement, dit : « On a tenu compte des conditions locales au sein du village : petites quantités et diversité des lots de coton brut, variété des fils utilisés pour les petits métiers, investissement réduit… Avec ce procédé, on supprime le coût élevé de la mise en balles et du transport… » Mais il y a d’autres problèmes.

De l’eau, encore de l’eau

L’eau est un réel problème, car il faut beaucoup d’eau pour faire pousser du coton, et aussi pour les fabriques de textiles, pour traiter les effluents. En Inde, le coton absorbe plus d’eau que partout ailleurs dans le monde, plus qu’en Chine et aux Etats-Unis. Pour ce qui est de la superficie consacrée au coton, l’Inde occupe la première place mondiale, avec 9,5 millions en 2004-2005, ce qui est deux fois plus qu’en 1950 et 21 % de la superficie mondiale sous coton. D’après les chiffres fournis par la FAO, un cotonnier a besoin de 700 à 1 300 mm suivant le climat et la période de culture. Au début du cycle de croissance, les besoins sont de 10 % de cette quantité ; pendant la floraison, lorsque le feuillage est abondant, les besoins s’élèvent à 50-60 %.

D’après le ministère de l’agriculture du gouvernement central, il y a seulement 35 % de surfaces irriguées : le reste dépend de la pluie. Traditionnellement les agriculteurs pratiquent l’irrigation par rigoles. D’après les études menées par Jain Irrigation Systems, une entreprise du Maharashtra spécialisée dans la micro-irrigation, on pourrait économiser 53 % de l’eau et améliorer les rendements de 27 %. En février 2000, une mission technologique a été chargée de s’attaquer à ces problèmes. Elle comprenait quatre phases. Dans les deux premières, il s’agissait de développer et de mettre en œuvre une gestion intégrée de l’eau, avec goutte à goutte, jets… Les résultats ne sont pas connus. Il est important de définir des stratégies d’irrigation parce que les surfaces consacrées au coton vont certainement s’étendre. L’eau économisée par l’amélioration des pratiques servirait à arroser ces nouveaux espaces. Les responsables politiques devraient tenir compte de l’impact des usines textiles, notamment à Pali et Balotra au Rajasthan, à Jetpur au Gujarat, à Tirupur au Tamil Nadu, car cela génère des conflits pour l’accès à l’eau. Après les ateliers de filature et de tissage, il faut encore de l’eau propre pour la suite. Selon les enquêtes réalisées par le CSE à partir des données de l’Office central de lutte contre la pollution, la consommation du secteur textile indien se situe entre 2 200 et 2 900 millions de litres par jour, dont 25 % par les petites entreprises.

Les industries textiles indiennes gèrent mal leur chapitre eau. Michael Crow, chercheur au MIT, a étudié (1999) les petites entreprises de blanchissage et de teinturerie de Tirupur et donne les chiffres suivants : « Il faut 250 m³ pour teindre une tonne, 80 m³ pour blanchir une tonne ». Selon K P Nyati, le meilleur chiffre global au niveau mondial est de 100 m³ la tonne. M. Kandasamy, président des teinturiers de Tirupur, dit que, en 2005-2006, le volume de vêtements fabriqués dans cette ville a progressé de 50 tonnes/jour. Avec la fin de l’Accord multifibre de 1974, à partir du 1 janvier 2005, de nouvelles opportunités à l’exportation se présentent. La production de cotonnades augmente, ce qui nécessite à nouveau plus d’eau.

Où est passée la technologie appropriée ?

L’histoire du coton en Inde est ancienne et sinueuse, elle a des ramifications fort compliquées. Au début le problème était la volonté des colonisateurs Britanniques d’imposer aux producteurs locaux le coton longue fibre américain, bien qu’il fût mal adapté aux conditions indiennes. Après l’Indépendance, le nouveau pouvoir a continué à encourager la fibre longue. Lorsque Gandhi a pris comme symbole le rouet, il avait une fois de plus vu juste. Le rouet signifiait l’autosuffisance et la résistance à l’impérialisme, pour contenir notamment l’emprise des industriels du Lancashire, pour donner du travail sur place aux gens. C’était une technologie appropriée. Comme l’Inde produisait du coton à fibre courte, facile à filer sur le rouet, mais pas sur les machines des filatures, il eut été tout à fait indiqué d’utiliser le rouet en le modifiant pour améliorer ses performances. Cela aurait résolu beaucoup de problèmes. Les exploitants auraient produit du coton à moindre coût parce que les variétés locales avaient besoin de moins d’eau, résistaient mieux aux ravageurs, et on aurait donc fait l’économie de pesticides fort chers. Nos cultivateurs n’auraient pas été dépendants de semences étrangères (OGM) et les filatures n’auraient peut-être pas à s’équiper de machines très perfectionnées et très chères pour réduire les coûts de fabrication afin de rester compétitives sur le plan mondial comme le fait la Chine.

Ceci dit, tous les problèmes auxquels sont confrontés les paysans indiens ne sont pas à mettre sur le dos de nos responsables politiques. Le système commercial mondial reste inéquitable. Les Etats-Unis, et l’Union européenne dans une moindre mesure, accordent d’énormes subventions à leurs producteurs de coton, ce qui leur procure un avantage injuste sur le marché international. Mais ici aussi l’Inde est en faute. L’Inde ne protège pas ses producteurs ; la Chine si, en érigeant des barrières douanières contre le coton américain bon marché. Les responsables de notre pays appliquent sciemment une politique visant à promouvoir les intérêts des puissants et influents industriels du textile qui cherchent à maintenir des prix de vente compétitifs pour leurs tissus et articles d’habillement tout en évitant de réaliser des investissements lourds pour moderniser leurs installations, comme cela se fait en Chine. Malgré les taxes qu’elle applique à la matière première importée, la Chine reste en tête de la compétition sur le plan mondial.

Dans le monde d’aujourd’hui, le rouet et ses dérivés ne seraient sans doute pas l’ultime solution pour résoudre les problèmes de nos producteurs de coton, pour répondre aux besoins de l’industrie textile. Il demeure un symbole fort, pour nous rappeler qu’on gagnerait à réinventer la roue.

Mots-clés

OGM et agriculture, semence, industrie textile, commerce international


, Inde

dossier

L’Inde et son coton : libéralisme mortel (Notre Terre n°19, septembre 2006)

Notes

Traduction en français : Gildas Le Bihan (CRISLA)

Lire aussi les 27 pages consacrées à ce sujet dans la revue Frontline (8 septembre 2006), publiée par le quotidien national The Hindu. Textes et photos disponibles en ligne sur www.frontline.in, cliquer sur Digital Frontline-Free Download et Archives en haut à droite, puis Volume 23, issue 17, Cover Story

Source

CRISLA, Notre Terre n° 19, septembre 2006. Sélection d’articles de Down To Earth, revue indienne écologiste et scientifique, publiée par CSE à New Delhi.

CRISLA (Centre d’Information de Réflexion et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique d’Asie et d’Amérique Latine) - 1 avenue de la Marne, 56100 Lorient, FRANCE - Tel : 08 70 22 89 64 - Tel/Fax : 02 97 64 64 32 - France - www.crisla.org - crisla (@) ritimo.org

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