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L’agriculture sans pesticides en Inde

Alimentation biologique en Andhra Pradesh

Centre for Education and Documentation

03 / 2009

Prélude à la gestion sans pesticides : les chenilles mortelles à poils rouges

Il y a les cultures, et il y a les insectes nuisibles. Il y a aussi les pesticides, et il y a les suicides de paysans. Au départ, ces suicides étaient considérés comme des incidents sporadiques. Dans les années 90, ils sont devenus chroniques et généralisés. L’État d’Andhra Pradesh (AP), au Sud de l’Inde, a été témoin de tels suicides pendant des années.

Déjà, à la fin des années 80, de nombreux paysans des régions sèches du Telangana (AP) ont été envahis par la chenille rousse poilue qui s’est attaquée aux récoltes dont le ricin, l’arachide, le sorgho, les pois d’Angole, et a causé des dégâts importants. De nombreux scientifiques agricoles n’ont pu que constater ce désastre.

M.S. Chari, conseiller du Centre for World Solidarity (Centre pour la Solidarité Mondiale, CWS) :

« J’étais surpris de voir dans toute la région du Telangana les chenilles courir partout dans les champs, et passer d’un champ à l’autre. C’était comme une armée, un champ était à peine terminé qu’elles passaient à un autre. Des milliers d’hectares ont été finis en 40-45 jours seulement. »

N.K. Sanghi, qui travaillait dans la région du Telangana se souvient :

« C’était une situation très particulière où le problème était important, les gens avaient une solution, mais le secteur formel de la recherche n’en avait pas. On a compris que la situation exigeait une solution technique, indigène, qui ne pourrait être mise en œuvre que si l’ensemble de la communauté travaillait en tant que groupe et non individuellement. »

En 1986, l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) Centre for World Solidarity (CWS) était activement engagée dans des programmes d’amélioration des moyens d’existence ruraux. Quand Sanghi et un autre scientifique agricole, Vitthal Rajan, se sont rendus compte que la chenille rousse poilue dévastait les récoltes de lentilles rouges dans plusieurs districts du Telangana, il a contacté le CWS, qui a aidé à former une équipe scientifique. Parmi les 15 membres, l’équipe incluait M.S. Chari, alors directeur de l’Institut Central de Recherche sur le Tabac à Rajahmundry, et M.A. Qayum, ancien directeur associé de département d’Etat d’agriculture.

Entre 1988 et 1991, l’équipe a réussi à contrôler les dégâts sans utiliser aucun pesticide. La clé du problème a été trouvée dans le passé !

Dans l’ancien temps, juste après la première pluie de mousson, les paysans organisaient un grand feu attirant dans les flammes de nombreuses mites nuisibles aux récoltes et contrôlant ainsi les dégâts causés par les insectes, notamment la chenille rousse poilue. Cette pratique a été rétablie et, dans plusieurs districts, les paysans ont organisé des feux communautaires. Cette méthode et des pratiques similaires sont devenues populaires dans de petites poches des communautés agricoles.

Le CWS qui a initié ce travail a vite compris la nécessité d’un programme multidimensionnel qui pourrait régler le problème des autres insectes sur les autres récoltes et assurer de meilleurs revenus aux agriculteurs dont la seule préoccupation à ce moment était de sauver leur récolte.

M.V. Shatri :

« Pour l’agriculteur, il ne suffit pas d’obtenir un revenu raisonnable de son travail si les insectes sont contrôlés. Avant cela, il a aussi besoin de semences de bonne qualité. En 1994, quand le régime de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) est entré en vigueur, il y a eu des problèmes par rapport aux semences. Celles de bonne qualité sont progressivement devenues hors de portée des agriculteurs, en particulier des petits agriculteurs. Nous avons donc dû gérer à la fois le problème des insectes et celui de l’accès des paysans à des semences de qualité. »

Le CWS a lancé des expériences sur l’arachide et les pois d’Angole avec l’aide d’ONG locales, entre 1993 et 1996. Plusieurs méthodes de gestion des ravageurs sans utilisation des pesticides ont été mises en œuvre. Après avoir constaté la réussite de ces expériences, le CWS avait besoin d’une validation plus poussée de ses techniques.

Dans les années 90, les agriculteurs cultivant le coton faisaient face à une menace sérieuse de ravageurs, en particulier le Helicoverpa, qui a dévasté des hectares entiers de champs de coton. En 1996, le CWS a souhaité relever le défi, et en 1998 M.S. Chari a baptisé cette méthode de contrôle des insectes ravageurs, la Non Pesticidal Management (Gestion sans pesticides, NPM).

Les expériences faites sur le coton dans tout le village de Punukula en 2004 ont ouvert la porte à la culture sans pesticides. La même année, le CWS a institutionnalisé ces idées à travers le Centre pour l’Agriculture Durable (Centre for Sustainable Agriculture), dirigé par G.V. Ramanjaneyulu, un scientifique agricole qui a travaillé au Directoire de la Recherche sur les graines oléagineuses avant de rejoindre le CSA.

G V Ramanjaneyulu : “Il m’est apparu qu’il y avait un problème dans la manière dont on comprenait l’agriculture en Inde. Toute la science agricole du pays est fondée sur des situations et conditions étrangères, et la science qui en découle n’est pas adaptée aux situations indiennes. Même après un siècle de recherche agricole en Inde, la science et la recherche agricoles ne sont pas nationales. Nous avions besoin d’un savoir développé de manière indigène, et c’est alors que la NPM est entrée en jeu. »

D’après le Centre pour l’Agriculture Durable, la NPM est un système qui maintient les populations d’insectes à un niveau en deçà duquel ils ne peuvent pas abîmer les récoltes et provoquer de catastrophes économiques. On obtient cela grâce à des cultures saines et en contrôlant les dynamiques de population dans l’écosystème de la culture, ce qui implique de comprendre le cycle de vie des ravageurs et des prédateurs. La NPM implique aussi de passer d’une relation plante-insecte ravageur à celle ravageur-écosystème, d’un modèle centré sur les intrants à un modèle centré sur le savoir et les compétences, d’intrants externes à des ressources naturelles locales, et d’une diffusion du haut vers le bas à une diffusion horizontale.

La technique de NPM la plus simple pour protéger les cultures des ravageurs est une pratique traditionnelle qui consiste à secouer la plante. M.S. Chari :

« La technologie traditionnelle est très efficace. Secouer les plantes et retirer les chenilles permet de sauver les récoles. C’est si simple et c’est une pratique traditionnellement suivie par les agriculteurs du Telangana pour les pois d’Angole. L’ICRISAT a testé cette technologie, qui est devenue plus tard une technologie nationale. Il ne s’agit ni de mon savoir ni de celui de l’ICRISAT, mais du savoir des agriculteurs. »

Les pièges à phéromones sont aussi efficaces pour piéger les adultes mâles des mites spodoptera. Quatre à cinq pièges par acre avec des phéromones femelles réduisent efficacement les dégâts. Des tiges pour oiseaux attirent aussi les oiseaux qui se nourrissent de certains insectes ravageurs. Les prédateurs les plus courants tels que les araignées, les oiseaux et certains types d’insectes sont efficaces dans le contrôle biologique des ravageurs.

Certains parasites s’insèrent dans le cycle de vie de certains ravageurs avant qu’ils aient atteint un état de nuisance. Trichogramaa est un tel parasite : alors que les adultes se nourrissent uniquement du nectar des fleurs, toutes les autres étapes sont parasites par nature. L’adulte femelle qui vit 15 jours peut pondre 300 œufs qui sont déposés dans les œufs d’autres parasites. En se développant dans les larves, ces œufs se nourrissent du contenu de leur hôte.

Bien que la recherche agricole scientifique qui est conduite dans nos laboratoires soit indispensable, le savoir des agriculteurs est également essentiel. La NPM utilise cette notion dans ses Ecoles agricoles de Terrain (Farmers’ Field School, FFS). Ce sont des écoles où les agriculteurs étudient tous les éléments à l’intérieur et autour de leurs champs y compris l’humidité du sol, les différentes espèces de ravageurs, leur cycle de vie et leurs ennemis naturels, parasites ou prédateurs.

Cela permet aux agriculteurs de bien comprendre leur champ, leurs cultures et les autres conditions physiologiques et de développer des modules spécifiques pour travailler sur des problèmes allant des attaques de ravageurs à la faiblesse de la production. En définitive, la NPM offre une approche holistique qui renforce les agriculteurs.

Diffuser la Non Pesticidal Management

Au début du nouveau millénaire, la NPM avait trouvé un bon ancrage mais seulement dans de petites zones. La prochaine étape vise à diffuser les techniques de NPM à de plus grandes exploitations pour couvrir de plus vastes zones. Cela suppose une certaine préparation et nécessite un soutien institutionnel et une mobilisation sociale.

G.V. Ramanjaneyulu :

« C’est un changement de paradigme, il ne s’agit plus de savoir comment améliorer les moyens d’existence des paysans, mais de savoir comment des institutions peuvent être créées, quel soutien peut être apporté par le gouvernement, comment mettre en relation les agriculteurs, générer de la connaissance, la mettre en forme, etc. C’est ce que nous avons fait au Département de l’Agriculture, en utilisant notamment la plateforme WASSAN pour soutenir la Société pour l’Elimination de la Pauvreté Rurale qui est une association mise en place par le Gouvernement pour travailler avec les fédérations de groupes d’entraide de femmes en Andhra Pradesh. »

Au début, il a été difficile de convaincre les autorités de diffuser la NPM à grande échelle. Malgré plusieurs discussions, des visites sur le terrain et la présentation d’études de cas réussis, ce n’est qu’avec la mise en place de la Société pour l’Elimination de la Pauvreté Rurale (Society for Eliminatin of Rural Poverty, SERP) que la diffusion de la NPM a pris de l’ampleur, lentement mais sûrement. La SERP, avec WASSAN, a développé un programme de développement rural à Mehboobnagar en Andhra Pradesh.

Une grande campagne de « conscientisation » a été menée afin de promouvoir l’agriculture durable, la NPM étant au cœur de ce thème. Progressivement les Zilla Samakhyas, Mandal Mahila Samakhyas et Gramaikya Sanghama (organisations villageoises) ont été impliquées.

Après une longue attente, en 2004, le CSA en partenariat avec WASSAN et via la SERP a lancé la NPM dans 450 villages couvrant près de 1000 hectares dans 10 districts. En 2008, elle couvrait 18 districts. Les surfaces cultivées selon la NPM ont explosé depuis.

Dans un entretien au Centre for Education and Documentation, T. Vijay Kumar, directeur exécutif de SERP, dit que la diffusion a été phénoménale :

« La première année, nous avons commencé dans un mandal avec environ 160 hectares de terres. L’année suivante nous nous sommes étendus à 10.000 hectares en partenariats avec 20-30 ONG. L’année d’après nous sommes passés à 80.000 hectares, la progression a eu lieu environ huit fois. L’année dernière nous avons fait 280.000 hectares. Cette année nous ferons les récoltes kharif et rabi sur 560.000 hectares.

La diffusion a deux dimensions. L’une consiste à couvrir plus d’agriculteurs dans le même village afin que tous pratiquent la NPM et soient débarrassés de tout pesticide. L’autre consiste à aller dans de nouveaux villages, mandals et districts. Les organisations villageoises, mandal samakhya, gèrent ce processus de consolidation – diffusion horizontale dans les villages, contrôlent le travail des militants au niveau des villages, le fonctionnement des Ecoles Agricoles de Terrain et le travail des militants et des ONG. »

G.V. Ramanjaneyulu, du CSA:

« La SERP a permis de prendre conscience que pour le développement rural, l’approche par les moyens d’existence est importante. Et contrairement aux départements universitaires, les agriculteurs ne font pas de fixations sur la technologie et nous pouvons donc travailler avec eux. Ils peuvent économiser sur les investissements en pesticides et gagner 75.000 roupies par hectare. »

D. Chandra Bhaskar Rao (1):

« Avec la SERP qui a décidé de diffuser les méthodes sans pesticides dans l’agriculture, on a proposé de mettre en œuvre le programme d’agriculture durable sur près de 44.000 hectares de terres en saison kharif dans le district cette année. En 2007-08 près de 11.159 hectares de terres sous kharif ont été couverts par le programme d’agriculture durable et cela a résulté dans une économie de 55,7 millions de roupies en cessant d’utiliser les pesticides. »

(1) D. Chandra Bhaskar Rao, « Pesticide-free farming spreading to more villages », The Hindu, 8 avril 2008.

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