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Science, éthique et industrie : l’affaire du RU486

Elisabeth BOURGUINAT

10 / 1998

La découverte du RU486 par le laboratoire Roussel-Uclaf a été un événement scientifique et médical exceptionnel. Ce médicament, qui permet d’interrompre la grossesse sans intervention chirurgicale, se définit comme une « anti-hormone ». L’action d’une hormone consiste à transmettre un message à des cellules spécifiques en s’y « accrochant » à un emplacement appelé « récepteur » ; si l’hormone de la grossesse, la progestérone, ne parvient pas à se fixer sur ces récepteurs, les différentes étapes qui suivent la fécondation, à commencer par la nidation, deviennent impossibles, et l’ouf est expulsé par un avortement spontané. La molécule RU486, qui a la même structure que la progestérone, « envahit » les récepteurs destinés à cette dernière et l’empêche ainsi d’agir.

La conjonction entre la très grande efficacité (à 98) et l’innocuité du médicament (le RU486 n’a par ailleurs aucun effet sur l’organisme) aurait dû en faire un succès mondial, mais ses promoteurs ont affronté une véritable levée de boucliers. Le cardinal Lustiger a qualifié le produit de « poison pour le fotus » ; les associations anti-avortement ont organisé des défilés devant le siège social et l’ont recouvert de graffitis tels que « assassins », « génocide », etc. Le professeur Hilger, président de Hoechst, actionnaire majoritaire de la société, qui n’était jamais intervenu jusqu’alors dans le développement de la société, a déclaré publiquement que ce produit était contre son éthique (c’est un catholique convaincu) et celle de sa société, et que Hoechst ne commercialiserait jamais le RU486.

Roussel Uclaf a donc suspendu la commercialisation, et s’est attiré ainsi une avalanche de lettres de femmes réclamant la mise en vente du produit, ainsi qu’une mise en demeure de reprendre la commercialisation par le ministre de la Santé, Claude Evin, qui a déclaré que « cette molécule n’appartient pas seulement à la société qui l’a découverte, mais elle est aussi la propriété morale des femmes ». Le produit a donc été mis sur le marché dans deux pays supplémentaires, l’Angleterre et la Suède ; mais la société a alors reçu de Hoechst une interdiction formelle et définitive de commercialiser le produit dans un quelconque autre pays.

Selon le Docteur Edouard Sakiz, Président du conseil de surveillance de Roussel Uclaf, le RU486 permettrait pourtant de faire diminuer la mortalité féminine liée aux avortements chirurgicaux pratiqués dans de mauvaises conditions : pour 150 millions de naissances par an dans le monde, il y aurait 60 millions d’avortements provoqués, dont plus de 25 millions d’avortement illégaux, ce qui entraîne la mort de 200.000 femmes par an.

De plus, sur le plan de l’éthique, l’utilisation du RU486 paraît devoir appeler beaucoup moins d’objections que l’avortement chirurgical. Le problème est de savoir à quel moment l’individu se constitue. Selon une vision médicale et scientifique, c’est à partir de la division cellulaire - sans quoi l’on pourrait dire que chaque ovule, ou chaque spermatozoïde, est un individu potentiel. Or la division cellulaire n’intervient qu’après la nidation, et le RU486 rend précisément cette nidation impossible.

D’où vient alors le tollé suscité par le nouveau médicament ?

On a beaucoup parlé de banalisation de l’avortement, mais l’utilisation du RU486, qui ne peut être acheté par les particuliers, fait l’objet d’un protocole extrêmement rigide, avec un suivi médical aussi important que pour l’avortement chirurgical.

En réalité, il semble que ce soient les qualités même du produit qui lui aient suscité les plus ardents opposants : l’avortement était à la rigueur tolérable tant qu’il constituait un geste grave, risqué et pénible, c’est-à-dire tant qu’il contenait en lui-même, d’une certaine façon, sa propre punition ; du jour où il devient un geste simple et sans risque, il est jugé inadmissible. De surcroît, les associations qui se livrent à des interventions musclées dans les hôpitaux où se pratiquent les IVG chirurgicales auront beaucoup plus de mal à contrôler et empêcher des avortements qui peut-être, à terme, pourront se pratiquer dans le secret d’un cabinet médical.

Aux Etats-Unis, le Président Reagan a largement participé à la lutte contre l’avortement, en interdisant par exemple aux hôpitaux de le conseiller aux femmes, même à celles qui avaient le SIDA, sous peine de se voir supprimer leurs subventions fédérales ; Georges Bush a continué sur la même lancée, mais Clinton, appuyé par les lobbies féministes, a mis fin aux mesures prises par ses prédécesseurs et a tout mis en ouvre pour que le RU486 puisse être distribué dans son pays, si bien que les dirigeants de Roussel Uclaf se sont trouvés pris entre deux menaces : être boycottés par les associations « pro life » s’ils commercialisaient ce produit, et par les « pro choice » s’ils ne le faisaient pas, sans parler de l’interdit formulé par l’actionnaire principal.

Mots-clés

féminisme, éthique, femme, droits des femmes, recherche, santé publique


, France, Etats-Unis

dossier

Idées, expériences et propositions sur les sciences et la démocratie

Commentaire

Quelques jours après cet exposé fait à l’Ecole de Paris, le groupe Hoechst-Marion-Roussel abandonnait sans rémunération au Docteur Edouard Sakiz tous les droits sur le RU486. Celui-ci prend donc la relève de la fabrication et en accepte tous les risques. L’un des paradoxes de cette affaire est en effet que l’immense polémique qu’elle a soulevée aurait peut-être été moindre si les concepteurs du produit avaient mieux ciblé leur marché : énorme en principe, celui-ci ne concerne en fait que très peu de pays, car le médicament nécessite un suivi médical que les pays pauvres ne sont pas en mesure d’assurer. Apparaissant comme une « manne » scandaleuse au départ, le RU486 aurait en réalité été d’une rentabilité plutôt faible pour le laboratoire, même sans les difficultés rencontrées - ce qui peut expliquer que celui-ci s’en dessaisisse si facilement. Dans un monde où, selon un intervenant, seulement 10 des femmes choisissent leur mari, les grossesses non désirées devront-elles être rangées parmi les « maladies orphelines », celles qui ne trouvent pas « preneur » parmi les laboratoires (quelles que soient les admonestations des États et de leurs ministres de la Santé) ?

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

SAKIZ, Edouard, CLAES, Lucien, Ecole de Paris de Management, Science, éthique et industrie : l’affaire du RU 486, Association des Amis de l in. Les Annales de l’Ecole de Paris, 1997 (France), IV

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