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A Buenos Aires, l’économie sociale trouve sa place à la Faculté d’économie

Il aura fallu sept ans à Heloïsa Primavera, professeur à l’Université d’économie de Buenos Aires, impliquée dans le développement des réseaux de troc, pour légitimer une approche sociale et transdisciplinaire de l’économie dans un cadre d’enseignement et de recherche.

Philippe JACQUOT

12 / 2001

Le cloisonnement universitaire des disciplines est une constante mondiale. En Argentine, comme ailleurs, la science-économie ne veut pas entendre parler des sciences politiques, qui ne veulent pas entendre parler de la gestion... Lorsque Heloïsa Primavera obtient la création d’un programme de formation de managers sociaux, en 1993, à la Faculté nationale d’économie de Buenos Aires (80 000 étudiants parmi les 300000 que compte l’université, toutes matières confondues), cela fait cinq ans qu’elle tente de faire entrer la dimension sociale dans l’enseignement de l’économie. "Manager social, un double scandale", ironise Heloïsa Primavera. D’un côté, le politologue ne peut supporter de voir le social parasité par le concept privé de management, de l’autre, l’économiste ne peut intégrer dans sa grille de réflexion la variable sociale. Le programme naît donc en 1993, face à la nécessité, pour l’université, d’évaluer les aspects propres à la sphère sociale (éducation, santé, retraite) de la crise financière argentine. Heloïsa Primavera enseigne depuis 1984 dans un Master d’administration publique chargé de former des haut fonctionnaires. C’est dans le cadre de ce diplôme, lui-même inclus dans le programme de formation et de modernisation de l’Etat, que la formation de manager social est intégrée. Heloïsa organise tout de suite un travail transdisciplinaire reliant l’économie au social, au politique, à la gestion. Cette transdisciplinarité se superpose à la diversité en âge et en expérience des étudiants : économistes, mais aussi sociologues, médecins, politologues. Depuis cette première incursion du social dans l’enseignement de l’économie, plus de vingt cours similaires ont vu le jour dans différentes universités argentines. La ligne de force de cet enseignement est de développer une conscience de la responsabilité sociale globale des fonctionnaires dans les procédures d’administration publique. Jusque-là, en effet, dominait l’idée d’une responsabilité réduite à la tâche de chacun des fonctionnaires. Plus largement, l’approche sociale intègre trois types de responsabilité au sein de l’administration : une responsabilité à court terme vis-à-vis de la gestion de projet, une responsabilité à moyen terme vis-à-vis de la politique fiscale, une responsabilité à long terme vis-à-vis de la construction d’un nouveau modèle de développement social. Mais la légitimation d’une implication du social dans l’économie universitaire passe par la modification de la base de la théorie économique. Il faut rompre avec le critère de rareté qui caractérise la monnaie, une rareté fondée sur le monopole d’émission que détient l’Etat. La monnaie sociale, entorse populaire à ce monopole, vient ébranler le cercle vicieux de la crise financière, qui fait "disparaître" la monnaie officielle, alors que la matière première, les moyens de production et la force de travail continuent à exister. Au sein de groupes locaux, une nouvelle unité monétaire est créée, des billets émis et une activité économique et sociale peut de nouveau se développer.

Une deuxième étape, capitale dans ce processus de reconnaissance universitaire, consiste dans la création d’un Département de recherche et développement en théorie monétaire et économie sociale, formellement acceptée au mois de mai 2000. Le département traite en premier lieu, sous forme d’étude de cas, des réseaux de troc et de monnaie sociale. Ces réseaux ont explosé à partir de 1997-1998, dès lors que le pouvoir politique s’accommodait de ce système en tant que moyen de lutte contre la pauvreté. Peu importe que la monnaie sociale court-circuite le circuit financier national. Les réseaux de troc concernent aujourd’hui vingt millions d’Argentins. Des municipalités et des provinces comme celle de Santa Fe acceptent même de prélever l’impôt en monnaie sociale. Dernière décision en date, en décembre 2000 : le secrétaire d’Etat à l’Industrie, au Commerce et à l’Emploi de la province de Buenos Aires a signé une convention de diffusion avec les réseaux de troc. Depuis, le nombre de réseaux a doublé. Aujourd’hui, à travers ce développement de la monnaie sociale et de ces outils universitaires, on peut envisager qu’un débat de fond sur la théorie économique est entamé. Acte fort de sa jeune existence, le Département de théorie monétaire et économie sociale sortira au printemps 2002 son premier ouvrage : un recueil d’expériences de réseaux de troc. Si la plupart des économistes voient dans la monnaie sociale un simple palliatif à la crise, d’autres appuient l’idée que la crise révèle le cul-de-sac dans lequel se trouve la théorie économique et monétaire et qu’il est temps de changer la donne. Et même si les premiers ont raison, Heloïsa Primavera leur répond que s’ils arrivent à vivre sans les réseaux de troc, beaucoup auront vécu, un temps, grâce à eux.

Mots-clés

économie sociale, université, décloisonnement des disciplines, monnaie sociale, échange non monétaire, théorie économique, recherche et développement


, Argentine, Buenos Aires

Commentaire

Le travail du Département de recherche et développement consistera, aussi, à l’étude des nombreux effets pervers que génèrent les réseaux de monnaie sociale comme, par exemple, une émission trop peu rigoureuse des billets à des fins d’enrichissement. Heloïsa compare cela à la transformation d’une monnaie sociale en simples tickets-restaurant. Ces dérives font partie des risques du succès.

Notes

Contact : Heloïsa Primavera, Universidad nationale de Economia de Buenos Aires, primavera@econ.uba.ar

Heloïsa est aussi la fondatrice du Réseau latino-américain de socio-économie solidaire pour lequel elle anime un programme de formation des clubs de troc avec la monnaie sociale.

Fiche rédigée lors de l’Assemblée Mondiale des Citoyens de Lille, décembre 2001.

Entretien avec PRIMAVERA, Heloise

Source

Entretien

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